Documentaire de Ritty Panh(2007, Cambodge, 1h30)
Cette investigation menée auprès d’un groupe de prostituées à Phnom Penh a une nouvelle fois valeur d’exutoire pour l’auteur cambodgien de « S 21, la machine de mort khmère rouge » et « Les Artistes du théâtre brûlé », au travers des séances collectives qui sont organisées et filmées. En lieu et place, dans le premier, des survivants des camps, déportés lors du régime de Pol Pot, et dans le second des membres d’une troupe d’art dramatique en situation de grande précarité, ce sont des jeunes femmes qui prennent la parole. Elles jettent leur honte sur le tapis d’une pièce insalubre, comme le faisaient les anciens détenus du camp S 21 en rejouant leurs conditions de détention sur le lieu même de leur captivité, aujourd’hui désaffecté, et comme ont choisi de le faire les comédiens parfois rescapés eux aussi de la dictature, en jetant leurs peurs sur les planches de la scène. Ces derniers plaçaient le jeu au centre de la thérapie, comme les jeunes femmes pratiquent aujourd’hui un art de la distanciation, entre tragique et absurdité, lorsqu’elles détaillent leur quotidien.
Ritty Panh tient à rappeler que dans un pays qui a subi des décennies de guerre, le signe évident de la fêlure sociale apparaît dans l’exploitation économique et politique du corps et de l’esprit. Les pères soldats morts au combat laissent des enfants ouvriers sous-payés ou pire, prostitués. La honte et la colère ne peuvent être étouffés par l’apparence, le silence ou le déni : le papier ne peut pas envelopper la braise. Près de 30 000 femmes se prostituent aujourd’hui au Cambodge. Le réalisateur a choisi de situer son travail d’investigation dans les entrailles du « Building Blanc », un gigantesque ensemble résidentiel délabré de la capitale transformé notamment en lieu de passe. Line, Aun Toch, Da ou Ksav sont pour la plupart des paysannes, abusées ou vendues, qui n’ont pas eu « la chance de trouver une place à l’usine » et sont aujourd’hui réduites à l’esclavage. Désavouées par les uns, dépréciées par les autres et souvent battues par leurs clients, elles ont depuis longtemps perdu l’estime d’elle-même, cachent leur situation à leur famille restée à la campagne, tout en l’aidant financièrement. L’endettement provoqué par cette solidarité s’additionne à la dépendance à la drogue, qui permet de tenir et d’oublier momentanément. La quête de l’argent sert aussi à se donner l’illusion d’appartenir à la société de consommation, « d’être libre ».
Le tournage de ce film s’est effectué au domicile des jeunes femmes, qui n’est pas le lieu des passes, car il leur faut du temps pour parler, un peu d’intimité. Toutes appartiennent à une classe où l’on est prié de se taire, condition encore accentuée par leur activité réprouvée. Comme dans « S 21, la machine de mort khmère rouge » et « Les Artistes du théâtre brûlé », le lieu, même s’il est ruiné ou vétuste (ou malheureusement, parce qu’il l’est), est substitué à l’histoire et au devenir des intervenants. Il est donc indissociable de l’enquête et se doit d’être représenté à l’image. L’idée est toutefois de donner la parole et leur dignité à des personnes à qui on les refuse couramment, et le cinéaste ne souhaite pas accentuer l’impression sordide et claustrophobe dégagée par le lieu et la situation. Au contraire, il fait le choix des plans d’ensemble et privilégie un éclairage lumineux, comme le signe d’un défi et d’une volonté de s’attacher à l’idée que la vie n’a pas déserté les lieux, qu’en chaque situation de concentration elle persiste, mais si elle est muée en lutte pour ce qu’il faut bien nommer une survie.
« Quand nous ouvrons les cuisses, nous sommes mortes » déclarent-elles avec un débit saccadé, entre le hoquet, signe d’une inconstance provoquée par la toxicomanie et les mauvais traitements, et le besoin de témoigner qui s’offre soudainement et qu’on saisit au vol de manière inespérée. Ritty Panh a accumulé près de 300 heures de rushes, mais l’ensemble renvoie à une constatation similaire : C’est le règne de l’impunité, après le génocide (« S 21, la machine de mort khmère rouge » évoquait une situation où les victimes et leurs anciens tortionnaires qui n’ont pas été jugés se croisent aujourd’hui dans la rue). C’est la course à l’argent, par la corruption, le fossé entre riches et pauvres et un abîme d’incompréhension entre le peuple et les puissants, par d’incessants et stériles rapports de force (« Le Papier ne peut pas envelopper la braise » a été coproduit avec la France, mais Ritty Panh parle ici du Cambodge). La décomposition des corps se substitue à celle de la société et des habitations comme le Building blanc, ceinturé par les bidonvilles, quand la jeunesse représente près de la moitié des treize millions de cambodgiens.
Le réalisateur veille cependant à ne pas déshumaniser son portrait catastrophé, ni à parler au nom de chaque intervenant, afin de réaliser un film en leur faveur et non à leur encontre. Patiemment, il nous renseigne sur les particularités culturelles de cette cour des miracles qu’est devenue le building blanc, du bobor, le plat traditionnel à base de riz, de viande ou de poisson, au Mâ, la drogue locale, un dérivé de l’amphétamine et surnom du Yama (littéralement, le « remède de cheval » !). Chacune des jeunes femmes est filmée dans ses tâches journalières ou ses divertissements, les jeux de carte, le linge et la vaisselle, l’écriture d’un journal, « pour que ma fille n’ait pas honte de moi, qu’elle apprenne que je me suis battue pour elle ». Si le dénuement a pour conséquence de voir la moindre variation économique, comme l’augmentation soudaine du gramme de Mâ, prendre les allures d’une tempête, leur existence chaotique au sein de cette société parallèle est soigneusement organisée par leur mère maquerelle, souvent appelée Ming (une tante en cambodgien, car la langue implique toujours la notion d’âge pour les interlocuteurs). Ainsi, les jeunes femmes vendent souvent des oranges sur les lieux de passe en attendant le client. Ce commerce régulier leur évite d’être chassées par la police. Mais il ne masque par le fait que le taux de progression du sida est l’un des plus forts au Cambodge, selon le Pnud (Programmes des Nations Unies pour le Développement). Quant à l’ostracisme dont elles sont l’objet et le cercle infernal dans lequel elles se débattent, ils demeurent tous deux. La violence laisse des traces profondes, l’outrage et l’anéantissement sont indélébiles. Les plus jolies d’entre elles se voient pourtant répondre : « Avec une peau comme la tienne, comment peux-tu être prostituée ? ». Ce à quoi elles rétorquent : « Sale type, la pauvreté, c’est pas lié à la chair ou au sang ! ». Mélancoliques, elles regardent passer les paysannes enturbannées d’un krama, le foulard traditionnel khmer à petits carreaux rouges, celles qu’elles auraient pu rester ou devenir si le sort ne s’était pas acharné, et l’une de conclure : « Je suis à Phnom Penh, mais je n’y pas citoyenne, j’y suis prisonnière ».Julien Welter
Sources bibliographiques :
« Le Papier ne peut pas envelopper la braise »
de Ritty Panh et Louise Lorentz (éditions Grasset).
« Le Papier ne peut pas envelopper la braise »
sortira en DVD au début de l’année 2008.






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