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05/08/08

Le Quatuor Artemis - Festival de Schwetzingen 2004

de Teresa Pieschacón Raphael


Interview de Volker Jacobsen, altiste du quatuor Artemis. (Cette formation porte le nom de la déesse grecque de la chasse).

Vous connaissez ce célèbre mot de Goethe : « Un quatuor est une conversation entre quatre personnes raisonnables ». Permettez-moi de vous demander, non sans une certaine malice, si vous êtes quelqu’un de r(Rire) Oh ! C’est une très bonne question.... Bien sûr, dans un quatuor à cordes, il faut souvent être raisonnable, adulte et capable de travailler de manière autonome. Ce n’est pas comme dans un orchestre, vous ne pouvez pas rejeter votre responsabilité sur le soliste ou le chef. Il n’empêche que souvent c’est aussi comme au jardin d’enfants, assez fatiguant parfois et toujours très vivant. (Rire)

Le compositeur Carl Loewe allait même jusqu’à qualifier un quatuor à cordes de « conciliabule nocturne entre quatre brigands qui, dans leur repaire, échafaudent des projets foireux ou préméditent peut-être des mauvais coups »...
Encore une belle définition ! (Rire). Bien sûr, dans un ensemble, on se partage les rôles. On mène des conversations de toutes sortes, parfois drôles, parfois très sérieuses.... A titre d’exemple, nous venons d’étudier le quatuor à cordes n° 14 opus 131 de Beethoven. C’est un monument. Nous n’en sommes pas à notre premier Beethoven, même si le caractère cyclique de la chose ne nous correspond pas trop. Pourtant, il nous a fallu recommencer à zéro, ce qui est harassant et passionnant à la fois. D’un côté, son langage nous est familier, de l’autre, tellement de nouvelles questions se posent lors de l’interprétation ! Ce qui compte, c’est de trouver le moyen de rendre la musique accessible au public.

N’avez-vous pas, parfois, l’impression d’être pris dans un étau, avec cette proximité à la fois voulue et subie ?
Il faut préserver son individualité. Nous nous considérons comme un quatuor composé de quatre individualistes qui ne se soumettent pas les uns aux autres ; au contraire, nous avons la volonté de nous investir tout en gardant notre individualité. Nous devons nous concerter pour prendre des décisions quotidiennes, comme les plannings de répétition, les tournées, les jours de congé. Pourtant, notre vie privée reste sacro-sainte.

Vous avez tous la trentaine. Un chambriste est-il plus rapidement mature, sur le plan artistique et humain, qu’un soliste ?
C’est une question intéressante. On observe parfois que les solistes ont énormément à offrir sur le plan artistique mais piétinent sur le plan humain. Quelque chose se perd en route. Ce qui ne veut pas dire qu’un certain manque de maturité fasse obligatoirement barrage à l’éclosion d’un grand talent musical.

Un correctif ferait du bien à plus d’un soliste...
Vous avez raison, le problème ne se pose pas pour un quatuor à cordes. La condition sine qua non est que ces quatre personnes aient le même bagage. Pour se faire, il faut discuter, convaincre, rester vigilant, ne pas décrocher et rester en mouvement. C’est une attitude saine. Je dois toujours justifier mes actes. Ça fait parfois mal. (Rire). Jouer dans un quatuor à cordes est une école sur le plan musical mais aussi humain.

Lors d’une interview, vous aviez dit qu’il arrivait que l’on « marine dans son jus »
Je faisais surtout référence au travail ; on se plonge dans les sources pendant des jours et des jours pour résoudre les problèmes, et pourtant, une influence de l’extérieur est souvent nécessaire. Ce qu’il y a de bien dans un quatuor, c’est que trois autres personnes sont encore là et veillent à ouvrir d’autres perspectives. Par ailleurs, nous jouons souvent aussi en quintettes ou sextettes.

... comme par exemple avec les membres du quatuor Alban Berg. Quel effet cela fait-il de se produire avec ses anciens profs ?
On est à la fois curieux et heureux d’avoir le privilège de jouer avec de grands musiciens (Thomas Kakuska à l’alto et Valentin Erben au violoncelle). Bien sûr, on éprouve beaucoup de respect, mais ils manifestent tous les deux une telle droiture, une telle franchise que le respect n’est pas un obstacle en soi. Cela fait doublement plaisir de travailler dans une bonne ambiance, en toute collégialité. C’est une grande source d’inspiration sur le plan musical. Faire de la musique ensemble nous rapproche.

En revanche, le directeur spirituel du quatuor Alban Berg était Walter Levin, alors premier violon du quatuor LaSalle et façonneur de quatuors par excellence. Ce fut Levin qui vous a réunis au conservatoire de Lübeck à l’époque. Que vous a-t-il appris ?
Il nous a continuellement accompagnés, il a été comme un père. Il nous a évidemment marqué, notamment par rapport aux exigences à avoir envers la musique, le répertoire, les questions sur l’équilibre à respecter en termes d’interprétation, ce que l’on veut obtenir. Puis d’autres sont venus et nous ont aidés pour les questions touchant plus précisément à l’exécution – technique, intonation, etc.

Levin organise des « lectures-récitals » qui attirent des musiciens, mais aussi des astrophysiciens, des linguistes, des médecins. Qu’est-ce qu’un musicien peut apprendre d’un spécialiste en neuro-informatique ?
C’est tout simplement passionnant d’avoir des échanges avec des personnes d’une autre discipline. Après un concert, on discute avec les collègues d’histoires de doigtés, de tempi, bref, de détails de ce genre. En revanche, un scientifique fera des remarques d’un tout autre ordre. Nous avons étudié la Suite lyrique d’Alban Berg pour quatuor à cordes, une œuvre dont le programme est plus intériorisé qu’extériorisé : une romance, un chant d’amour sur lequel se greffe, a posteriori, un langage formaliste. Or, pour notre ami scientifique, il ne s’agit pas du tout, chez Alban Berg, de musique « programmatique ».

Une réflexion d’une logique abstraite et rigoureusement scientifique...
Oui. Et cela nous a fait réfléchir. Un interprète devrait certes connaître ces détails biographiques pour comprendre l’œuvre. Mais s’il s’en remet uniquement à ce savoir, il fera vite fausse route. Ce serait comme s’il se mettait des œillères.

« Trop de sentiments, pas assez de réflexion » (ou inversement), dit Walter Levin des jeunes musiciens...
C’est évidemment une affirmation assez cinglante. Levin est un homme au tempérament fougueux, qui place toujours le texte original, la fidélité à l'œuvre originale au-dessus de tout. Il a lancé plusieurs générations de quatuors. Nous sommes en quelque sorte les enfants et les petits-enfants de Levin.

C’est maintenant à l’altiste que je m’adresse : Forkel, le premier biographe de Jean-Sébastien Bach, écrivait à son propos : « Avec cet instrument, il était en quelque sorte au centre de l’harmonie ; depuis cette position, il pouvait se divertir au plus haut point en écoutant ce qui se passait à droite et à gauche de lui ».
C’est vraiment très joliment formulé et en plus, c’est vrai. Je crois qu’un membre du quatuor Amadeus a comparé un jour un quatuor à cordes à une bouteille de vin. Le violoncelliste représenterait le tonneau, le premier violon l’étiquette et nous, le contenu. Souvent, une grande partie du public n’entend que le premier violon, ce que je peux comprendre. Pourtant, je pense que la sonorité émane du milieu de la formation, que l’alto donne des impulsions, une coloration propre. L’altiste peut jouer seul mais il peut aussi accompagner ou encore jouer une basse fraîche et enlevée. J’adore cette diversité.

En fait, vous n’avez pas de premier violon : vos deux violonistes se relayent régulièrement. Cette permutation est-elle en relation avec le répertoire ?
Non. Nous n’avons pas de critère musical, ni pour le répertoire, ni pour le style d’interprétation. Nous nous sommes répartis le répertoire de manière équitable et systématique ; c’était assez simple et nous étions tous d’accord. Nous avons délibérément voulu agir de manière démocratique.

En cas de désaccord, des fronts se forment-ils, par exemple les deux violonistes contre l’altiste et le violoncelliste ?
Cela peut arriver. Bien sûr, la discussion tourne autour d’un sujet. Et pour nous, la démocratie, ce n’est pas de faire un point partout. Chacun doit s’investir et les décisions se prennent à un moment ou à un autre. En outre, une répétition ce n’est pas un concert. Sur scène, les choses se décantent et il arrive que l’on trouve la solution à chaud...

Edité le : 02-02-05
Dernière mise à jour le : 05-08-08