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Cherche âme soeur

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Cherche âme soeur

Mardi 24 août 2010 à 22h25 - 23/08/10

"Le célibat n'est plus un statut, c'est une humiliation."

Peut-on encore être seul ? Pire encore : peut-on encore être heureux seul ? A l'occasion de la Thema "Cherche âme soeur", la chroniqueuse, scénariste et écrivain, Maïa Mazaurette s'interroge sur l'obligation aujourd'hui de trouver chaussure à son pied. Au risque de passer pour inadapté en cas d'échec.


Il n'y a pas si longtemps, le monde était peuplé de moines, d'ascètes, de célibataires, de vieilles filles, d'aigris, de misanthropes sublimes, d'ermites retirés dans la montagne. Et on les respectait. Certains étaient des sages ou des écrivains, les autres, ils se contentaient de vivre leur vie. Seuls. Personne ne les embêtait, au pire, on brûlait quelques sorcières.
Maintenant, il y a des couples. On commence notre enfance dans le pré-couple ("un jour ton prince viendra") jusqu'au jour où enfin, on s'accouple, on s'encouple, on se découple, pour se réencoupler ailleurs, voire simultanément. Une fois le processus lancé, il est irréversible. Les post-couple, comme les veufs et les divorcés, ne sont pas considérés par l'administration comme des célibataires. Mettez un doigt dans l'engrenage et vous y récupérerez bien plus qu'un anneau : une identité sociale.

Il n'y a pas d'alternative au couple. Personne n'est assez moche, assez stupide, assez inapte. Regardez les paysans de "l'Amour est dans le pré". Ecoutez les revendications homosexuelles. Suivez les dictons populaires : on trouve toujours chaussure à son pied, qui se ressemble s'assemble, les contraires s'attirent... La résignation n'est pas autorisée. Le couple est devenu un devoir social.
Le couple serait même un besoin psychologique absolu. Les psys ont un concept élégant pour définir ce qui manque aux célibataires : l'altérité, ce machin si nécessaire aux enfants (mais seulement l'altérité sexuelle : l'altérité politique, chromatique, sociale, culturelle, on s'en tamponne). Un adulte sans altérité est un lâche, il est fragile, narcissique, il n'ose pas se confronter aux autres, il nourrit le rêve de l'autosuffisance, c'est un immature et sans doute un blaireau. Le couple est le lieu de l'altérité véridique : l'autre est moins autre quand il est un ami, un mentor, un prof, un agent de police ou un parent. L’altérité légitime s'expérimente dans le corps, elle se baise.

La solitude, on n'a plus le droit. Et comment pourrait-on ? Sept milliards d'humains sur Terre, excusez du peu : faudrait pas trop faire la fine bouche non plus. Chassez la Française, l'Ukrainienne rentre par la fenêtre. Fuyez le Bourguignon et vous reprendrez du Lorrain. Ou du Massaï. Méprisez les jeunettes, attrapez une cougar, rêvez d'un vampire centenaire, terminez avec votre voisin de palier. Si vous ne tombez pas sur l'altérité au bureau, ce sera en vacances, via des amis, dans les transports, au club de scrabble ou au Macumba.

Et puis il y a Internet, catapulté comme solution-miracle à toutes les solitudes. Des rencontres pour végétariens, infidèles, intellos, beaux, moches, échangistes, bis, homos, sadomasos, handicapés, CSP++, cathos, juifs, musulmans, bouddhistes, fans de chiens, de zodiaque, de zombies, de chair fraîche, de prostitués, de familles recomposées. Même les asexuels finissent en couple. D'ailleurs on parle d'asexualité dans les magazines, jamais d'anamouritude. Attention. On peut se rejeter le sexe, pas le plus noble des sentiments !

Sur Internet, on fait le plein d'altérité : autre sexe quand ça nous chante, mais aussi autre pays, autre culture, autre langue... Or comme le grand philosophe Spiderman l'a affirmé, de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités (notez comme la position "tête en bas" rend lucide). Avec Internet et le marché de la rencontre, votre pouvoir de rencontre est quasi-infini, ce qui implique une responsabilité écrasante. Si en 2010 vous n'êtes pas fichu de pécho une Moldave, c'est vraiment que vous êtes un sociopathe. La multiplication des possibilités est devenue une multiplication des obligations. Et des échecs. Le célibat n'est plus un statut, c'est une humiliation.

Tout ça rappelle le best-seller américain "Freakonomics" et sa dénonciation d’une tyrannie bien moderne : l'embarras du choix. Le moindre supermarché propose 400 références de dentifrice, 800 différents paquets de céréales, 2000 lecteurs mp3. Bon, peut-être un peu moins. Non seulement on perd un temps fou (un iPod... euh nano, video, shuffle ?), mais quand le choix se révèle inadapté (damned, cet iPhone 4G ne marche que si on est droitier), toute la responsabilité retombe sur nous - rarement sur le producteur. Parce qu'il suffisait de mieux choisir. Pire encore : même quand vous obtenez, par miracle, un produit qui vous convient... vous vous demandez si, parmi les 12 000 autres, tel modèle n'aurait pas été encore meilleur.

En clair, trop de choix rend malheureux, qu'on prenne une bonne ou une mauvaise décision. Et en amour, non seulement le choix porte sur des quantités affolantes d'humains possiblement compatibles, mais en plus, le service après-vente est hors de prix (salauds d'avocats).
La situation est encore pire dès lors qu'on croit en l'amour unique, éternel, sublimé. Ce qui, pas de chance, est le cas dans notre culture occidentale. Une chance sur sept milliards : c'est comme jouer au Loto. Tous les gagnants ont tenté de leur chance ! Sauf qu'au Loto, les perdants attirent la sympathie et la compréhension. En amour, on les appelle des boulets.

Les vieux sages d’antan sur la montagne, ils nous verraient englués dans notre Graal amoureux, ils rigoleraient comme des baleines. Ils auraient bien raison.

Maïa

Edité le : 19-08-10
Dernière mise à jour le : 23-08-10


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