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Focus : La fin de la Seconde Guerre mondiale - 31/08/09

Le dernier jour de guerre

Souvenirs de la fin de la Seconde Guerre mondiale.
60 ans après, le journaliste allemand Peter Wien adresse une lettre à sa fille en lui décrivant sa vision de la situation alors qu'il n'avait que 5 ans.


Chère Christiane,

Le « 60e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale » est, bien entendu, l’occasion de s’interroger sur les souvenirs qu’en gardent les témoins de l’époque. Et je me réjouis que tu t’adresses à moi, ton vieux père, alors que j’avais à peine plus de cinq ans à l’époque.
Je suis pour le moins étonné que la jeune historienne que tu es, qui s’est penchée de façon approfondie sur le troisième Reich et le camp de concentration de femmes à Ravensbrück, et qui est très sceptique à l’égard de la transmission orale de l’histoire, se soit adressée à moi. En fin de compte, fais-tu davantage confiance à ton « vieux » ?
Depuis que tu m’as posé la question, ce sujet me préoccupe ; surtout la question de savoir quels éléments relèvent de mon vécu, donc mes propres souvenirs, et lesquels m’ont été transmis oralement par ma famille, que j’ai complètement intégrés. Ces « éléments rapportés » sont bien entendu légion dans notre famille, car nous avons partagé le destin de millions de nos concitoyens des régions orientales de l’Allemagne d’avant-guerre.

Nous avons perdu trois logements dans les bombardements à Berlin, puis nous sommes réfugiés dans la propriété de mes grands-parents en Prusse orientale pour échapper aux raids aériens nocturnes. De là, nous avons dû fuir à nouveau, vers l’ouest cette fois-ci, devant l’avancée des Russes ; fin 1944, il me semble.
Ma mère réussit à prendre l’un des derniers trains en partance, avec ses trois enfants et un maigre bagage sous le bras. Nous avons atterri à Rathenow, situé aujourd’hui dans le land de Brandebourg, où l’une de mes tantes possédait une villa éloignée de tout, entourée d’un immense verger. Tout d’abord, ma tante n’a pas apprécié que nous débarquions chez elle à quatre, mais finalement elle a plutôt bien pris la chose en se disant qu’elle ne se sentirait plus aussi seule dans cette grande maison.
A l’époque, j’avais cinq ans et j’avais vaguement conscience des changements apportés par le destin. Mais ce n’est que des années plus tard que j’ai réussi à rétablir la chronologie des événements. C’est pourquoi je préfèrerais me limiter à relater quelques souvenirs remontant aux derniers jours de la Guerre, qui m’ont profondément marqués et qui hantent encore parfois mes rêves aujourd’hui.

La première chose qui me vient à l’esprit est un flux ininterrompu de fourgons militaires lourdement chargés, des centaines d’attelages tirés par des chevaux, des troupeaux entiers de bovins qui traversaient bruyamment le village et devaient servir de ravitaillement à l’armée.
Mais aussi des soldats allemands, tout d’abord en retraite ordonnée, puis en fuite. Tous se pressaient vers l’ouest, en direction de l’Elbe toute proche. Ils espéraient arriver à passer dans la zone contrôlée par les Américains, à fuir les Russes qui approchaient. Je ne me souviens pas d’avoir été témoin de combats, parfois on apercevait un avion de reconnaissance.

Pourtant, le flux de personnes en fuite, qui avançaient opiniâtrement, pleines d’appréhension, fuyant résolument les Russes, ne faiblissait pas. La plupart d’entre elles n’ont plus réussi à traverser l’Elbe, et celles qui y sont parvenues l’ont fait à la nage, abandonnant leurs vivres et paquetage sur la rive orientale du fleuve. Je n’oublierai jamais la vue de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants paniqués, marchant sans relâche.

Quelques jours plus tard, des avions ont commencé à survoler la région à très basse altitude. La villa de ma tante était assez éloignée du village et la ferme la plus proche, où nous allions chercher du lait, se trouvait à plus d’un kilomètre de là. Aller chercher du lait, c’est la mission qui nous avait été impartie, à ma sœur jumelle, ta tante, et à moi-même. On utilisait un grand bidon à lait muni d’un couvercle, que nous portions à deux.
Un jour, nous nous étions rendus comme à l’accoutumée chez le paysan, sans rencontrer de problème. Mais au retour, des avions survolaient la région. Je me souviens de la scène comme si c’était hier. Nous venions de nous engager sur un immense champ labouré lorsque deux avions volant très bas et presque sans bruit se dirigèrent vers nous. Ma sœur et moi nous jetâmes à terre pour nous cacher dans un sillon. Le couvercle du bidon de lait tomba contre une pierre avec un bruit métallique et le lait se répandit sur mes jambes. Ensuite, les deux appareils passèrent au-dessus de nos têtes dans un bruit d’enfer. Nous sommes restés couchés par terre, en proie à une grande panique, et entendirent les deux avions faire demi-tour. Ils se dirigèrent à nouveau vers nous à très basse altitude, tout d’abord dans un quasi silence, puis dans un vacarme assourdissant au moment où ils nous survolèrent. Puis nous entendîmes au loin des coups de feu. Les avions prirent de l’altitude puis disparurent à l’horizon. Sous le coup de la peur, nous restâmes encore quelque temps couchés dans le champ, avant de rentrer en courant à la maison, en pleurs, couverts de boue et sans lait.
Cet épisode s’est imprimé de façon indélébile dans ma mémoire : ces deux avions de guerre menaçants, qui volaient à hauteur d’homme dans un quasi silence, en se dirigeant vers nous.

Ensuite, nous avons été tranquilles pendant quelques jours. Au loin, on entendait parfois des tirs d’artillerie. Un après-midi, alors que nous étions au village, un fracas métallique se fit brusquement entendre, qui s’amplifia de plus en plus : des chars en provenance de Berlin se dirigeaient vers le village. Les choses allèrent si vite que nous n’eûmes pas le temps de nous enfuir et restâmes plantés au bord de la route, serrant la main de maman. Pris dans un nuage de fumée, nous distinguions vaguement les contours des chars, avec leurs canons qui tournaient dans tous les sens. A mesure que les énormes véhicules menaçants se rapprochaient, la peur se faisait plus grande ; un premier char nous dépassa, puis un autre. Toutes leurs ouvertures étaient fermées, on ne distinguait personne à l’intérieur. Le troisième s’arrêta brusquement dans un grincement de chenilles, l’une de ses antennes se balançait. Ensuite, le sas s’ouvrit, nous aperçûmes un casque en cuir, puis une silhouette qui s’extirpa de la tourelle ; le soldat sortit une jambe, puis la deuxième, prit son élan et sauta à terre, juste devant nous. C’était un Russe.
Comme tous les enfants en proie à un choc, nous nous mîmes à hurler. Plusieurs mois auparavant, nous avions vu les affiches de propagande contre l’ennemi russe. Nous étions trop petits pour lire le texte mais les images nous avaient remplis d’effroi. Sur ces affiches, on voyait des soldats russes en plein pillage, leur visage veule déformé par un méchant rictus, des bébés embrochés sur les baïonnettes de leurs fusils.

Or, le Russe qui venait de sauter de char était tout différent : il avait un visage poupin et glabre, maculé de taches de cambouis, pas de fusil ou de baïonnette, ni aucune autre arme. Il nous gratifia d’un large sourire, mit la main dans sa poche et en sortit des barres de chocolat qu’il nous offrit, Scho-Ka-Kola si je me souviens bien. Il nous dit quelque chose de gentil que je ne compris pas, nous caressa les cheveux de la main, puis remonta sur le char ; il lança un ordre vers l’habitacle, le char tressauta et se remit en route. Le Russe nous adressa un signe de la main et disparut dans un nuage de poussière.

Chère Christiane, tu penseras sûrement qu’un épisode aussi kitsch ne se produit pas dans la réalité ; voire, tu me reprocheras de détourner un cliché américain, celui des gentils GIs. Mais je t’assure que ce gentil soldat était bel et bien russe.
Je n’oublierai jamais les émotions contrastées que j’ai ressenties ce jour-là : la peur panique qui m’a paralysé, puis un soulagement progressif et, enfin, le plaisir retrouvé du chocolat, plus précisément d’un mélange de chocolat et de café. Je concède qu’il s’agissait sûrement de friandises volées, récupérées parmi les paquetages abandonnés par les soldats allemands en fuite vers l’ouest. Mais le Russe aurait très bien pu les garder pour lui!

Voici les impressions que j’ai gardées de la fin de la guerre et du début d’une occupation très mouvementée, peu réjouissante. Jusqu’à ce que nous soyons transférés dans le Schleswig-Holstein. Mais ça, c’est une autre histoire.
Voici donc les souvenirs que ton vieux père a gardés de la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a 60 ans. Je suis touché que tu m’aies posé cette question et t’en remercie.

Ton vieux père

Peter Wien,
Baden-Baden, le 9 avril 2005

Edité le : 19-04-05
Dernière mise à jour le : 31-08-09