Née pour l’avenir
Lizzie sera leur unique enfant. Elle n’aura presque aucun souvenir de son père, mort en sanatorium. Elisabeth n’avait pas le droit de lui rendre visite par crainte de la contagion. La jeune Israélienne grandit auprès de sa mère dans un quartier périphérique de Tel-Aviv où se sont installés des survivants de la Shoah venus de toute l’Europe. C’est à eux qu’elle rendra hommage, des années plus tard, en relatant dans son roman « Jamim schel scheket » les conversations et les histoires entendues lorsqu’elle était petite dans le salon de coiffure du quartier, entre les odeurs de laque et de vernis à ongle. Durant toutes ces années, la mère de Lizzie se tait. « Elle était vraiment têtue » se souvient l’auteure. « Elle avait décidée de ne pas parler de ce qu’elle avait vécu et elle s’y est tenue. Elle disait : ‘tu es née pour l’avenir, tu dois apprendre ce qui est nouveau. Mon passé est affreux et ne t’apportera rien. Il n’a rien à voir avec
toi’ ».
La mère et ses morts
Bien plus tard, sa mère est décédée, la propre fille de l’écrivaine lui demande des précisions sur l’histoire de sa famille, pour un devoir d’école. Lizzie Doron prend alors conscience qu’elle n’a rien à raconter. « J’ai décidé de reconstituer pièce par pièce l’histoire de ma mère ». De ce qu’elle a entendu enfant,
des lambeaux lui reviennent en mémoire ; elle les retranscrit d’abord sous forme de récits puis, en 1998, elle sort son premier roman « Pourquoi n’es-tu pas venue avant la guerre ? ». Avec tendresse et humour, la narratrice relate l’étonnement de la petite Elisabeth qui grandit entre le silence de sa mère et les « morts » que celle-ci convie à table les jours de fête. Le succès de son roman surprend la linguiste en train de se préparer à une carrière universitaire sans jamais avoir pensé vivre de l’écriture. « J’étais traumatisée quand j’ai appris qu’un nombre incroyable de gens avait vécu la même chose, même des amis proches avec qui j’avais grandi. Par honte, nous n’avions jamais parlé de ces jours de fête passés seuls, sans famille. Et soudain, toutes ces choses pouvaient être dites, c’était comme un droit qui nous était accordé ». Dans les années 1950 et 60, la Shoah était tabou : les survivants avaient honte des humiliations subies et le jeune Etat d’Israël était en train de se forger une identité. « Israël se voulait un pays jeune et moderne, il n’y avait pas de place pour les blessures du passé et le terrible souvenir de l’extermination ». Aujourd’hui, la situation est inversée. « Entre-temps, la Shoah est en Israël un thème fondateur. Le traumatisme de la Shoah est quelque chose que toutes les juifs partagent, qui tient donc une place essentielle dans notre société divisée par la politique, les origines, les cultures et la foi ».Il faut dire qu’elle a grandi avec l’image d’un Etat fort à qui tout réussissait. « Jusqu’à ce que la guerre du Kippour ne m’ait contrainte à reconsidérer l’image que je me faisais du pays ». Elle n’a pris conscience de la vulnérabilité d’Israël et de ses habitants que lorsqu’en octobre 1973, le jour de Yom Kippour, la plus importante fête juive, les Egyptiens et les Syriens attaquèrent par surprise. « J’ai perdu sept amis avec lesquels j’avais grandi. J’ai appris à faire la part des choses entre le rêve et la réalité, j’ai compris qu’il fallait que nous vivions plus consciemment, que nous soyons plus ouverts les uns aux autres ». Les Israéliens ont réussi à renverser la situation, à remporter la victoire, mais au prix de lourdes pertes : 2500 soldats israéliens ont été tués. Le conflit s’est soldé par le traité de paix israélo-égyptien de 1979, par lequel pour la première fois un Etat arabe reconnaissait Israël. Pour Lizzie Doron, il est cependant clair que « la guerre du Kippour n’a pas été une victoire. Certes, nous l’avons gagnée grâce aux avions, aux armes et aux blindés américains mais elle a fait voler en éclat l’idée que nous nous faisions de nous-mêmes ».
Un passé traumatisant
Pour Lizzie Doron, l’histoire de l’Etat d’Israël se superpose à sa propre histoire. Le choc de la guerre du Kippour, comme le traumatisme de la Shoah, ne peuvent s’oublier et envahissent le présent. L’un et l’autre sont parmi les principaux jalons de l’histoire d’Israël, avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin que l’auteure a ressenti comme une menace visant l’Etat de l’intérieur. Elle a dédié son deuxième roman aux événements de la guerre du Kippour et à la profonde tristesse qu’elle a éprouvé à la perte de ses amis. Le roman n’est pas encore sorti en France et paraîtra en traduction allemande cet automne, pour le 35e anniversaire du conflit.
Toujours errant
Son roman « Hatchala schel maschehu jafe », paru en 2007 en Israël et la même année en Allemagne sous le titre « Der Anfang von etwas Schönem » (le début de quelque chose de beau) est une réflexion sur l’image du juif errant constamment en quête d’une patrie. Ses protagonistes, trois quinquagénaires enfants de survivants de la Shoah, comme Lizzie Doron elle-même, ont chacun une vision particulière de l’existence ; chacun a sa solution pour vivre en dépit de sa blessure intérieure, de ses tiraillements entre la patrie Israël et le pays de ses rêves. Mais en définitive, toutes ces solutions sont vouées à l’échec. Le personnage de l’historien, Chesi, « tel un cœur à l’envers », est obsédé par l’idée de ramener en Europe un peu de culture juive – il pourrait être mon frère, déclare l’auteure. « Chesi dit : d’accord, l’Europe nous a expulsés et nous avons fondé un Etat où nous pouvons rester. Pourtant, au fond de mon cœur, je voudrais être un juif comme mes grands-parents en étaient, c’est pourquoi je dois retourner en Europe. J’ai quand même besoin du pays, pour me protéger au cas où… ». Lizzie Doron aussi a grandi avec la conviction qu’Israël était « le bon lieu, celui où les juifs pourraient s’installer définitivement ». Aujourd’hui, elle se verrait bien vivre entre Tel-Aviv, New York et Berlin. « Depuis quelques années, je constate que je me sens aussi chez moi en Europe parce que j’y suis plus proche des rêves et des nostalgies de ma mère. Les interrogations de mes personnages sont donc aussi les miennes : notre Etat est-il un endroit pour les Israéliens ou pour tous les juifs du monde ? Un Israélien peut-il avoir une vie meilleure aux Etats-Unis qu’en Israël ? En tant que juifs, nous avons deux identités : l’une est nationale, l’autre religieuse. C’est pourquoi nous seront toujours en errance ».
Un long chemin
« Je ne crois pas qu’Israël soit un lieu qui ait vraiment changé l’histoire des juifs », résume l’auteure. « Nous ne sommes ni beaucoup plus forts ni moins indépendants aujourd’hui que nous ne l’étions il y a soixante ans. Nous sommes toujours un pays en lutte avec des problèmes élémentaires et l’Etat d’Israël est encore en devenir. Aujourd’hui comme hier, nous sommes en quête de notre identité. Nous devons nous défendre, nous sommes des cibles. Mais nous avons trouvé une patrie où nous pouvons être très heureux. Nous avons un lieu où nous pouvons réfléchir à notre histoire et à notre avenir, et nous avons notre propre langue. Néanmoins, il nous reste un très long chemin à parcourir. Nous devons nous interroger sur une question fondamentale : que signifie pour nous être juif ? ».
Maike van Schwamen pour ARTE Magazin, 2008
Vers la page d'accueil du dossier "Les 60 ans d’Israël"Le graphisme de cette page a été réalisé à partir d'une esquisse de Yann le Padellec qui a participé à notre concours "A vos pinceaux ". Nous le félicitons encore pour son coup de crayon ! Vous pouvez retrouver son dessin sous forme de carte postale à envoyer à vos amis.







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