L’art des peuples premiers a exercé une grande influence sur beaucoup d’artistes européens du début du XXe siècle. Pourquoi a-t-il à ce point fasciné des artistes comme Gauguin et Picasso ?
Les artistes sont constamment en quête d’insolite et essaient d’être en avance sur leur temps. Pour les contemporains du début du XXe siècle, l’art africain possédait un charme dont était dénué l’art européen : la magie. Picasso, en homme providentiel de son époque, l’a senti. Il a compris ce que recelait l’art africain. J’ai lu ce qui a été écrit sur l’artiste, j’ai admiré ses œuvres ; à mes yeux, c’était un homme passionné. On ne peut pas s’adonner à l’art sans passion. Picasso a été sensible à la richesse de l’art africain, à sa magie, mais aussi à son authenticité. J’essaie toujours de définir l’art à l’aide de ce concept. Pour moi, l’art, loin de toute imposture, de toute fanfaronnade, est fils d’authenticité.
Au début du XXe siècle, les artistes avaient tout essayé. Ils avaient passé en revue tous les courants artistiques possibles et imaginables afin d’en recycler » l’une ou l’autre caractéristique. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, l’art japonais était particulièrement apprécié des impressionnistes et des post-impressionnistes français. Seul l’art primitif avait, jusque-là, échappé à cet inventaire. Mais lorsque Picasso visite le Musée d’ethnographie du Trocadéro (inauguré en 1882, l’actuel « Musée de l’Homme ») en 1905, il était réceptif à cette forme d’art. Ce fut une révolution.
Comment expliquez-vous l’importance de l’art africain pour les cubistes ?
Sans l’art africain, le cubisme n’aurait jamais vu le jour. Si ce courant est né, c’est parce que Picasso et Braque, influencés par l’art africain, ont su regarder l’objet dans sa tridimensionnalité. L’œuvre d’art africaine est tridimensionnelle, mais elle est également segmentée en surfaces. C’est l’une de ses caractéristiques. Des artistes comme Braque et Picasso l’ont très bien compris. Ils ont vu qu’en découpant une forme humaine en triangles, en cônes, etc., puis en la « reconstituant », on gagne dans l’intensité de l’expression par rapport à la peinture naturaliste.

L’art africain occupait-il, comme l’art d’Océanie, une place de choix dans les milieux artistiques européens ?
Non. L’art d’Océanie a d’emblée été traité sur un pied d’égalité. L’œuvre de Max Ernst, influencée par l’art des Eskimos ainsi que par celui des Indiens d’Alaska et du Canada en témoigne. Mais le véritable phénomène déclencheur du cubisme a été la découverte de l’art africain. Les artistes ont d’abord succombé à son aura magique, puis à ce nouveau langage des formes, si compact, si réduit à sa plus simple expression et pourtant si parfait.
Quelle importance l’art premier a-t-il pour les artistes d’aujourd’hui ?
Je crois qu’il n’a plus le rôle créatif, moteur, qui était le sien dans les années 1920 et 1930. Mais il reste une source d’inspiration pour les artistes modernes. Je le constate quotidiennement dans mon travail.
Un marchand d’art comme vous a-t-il du mal à se procurer des œuvres si anciennes ?
Trouver une œuvre ancienne et authentique est d’une difficulté dont un Européen n’a pas idée. Hier, par exemple, j’ai reçu un coup de fil d’Afrique. Depuis cinq ans, je souhaite acquérir une sculpture en bois qu’une vieille femme porte cinglée sur son dos, comme un enfant. Selon mon informateur, il s’agit d’une splendide œuvre d’art, qui date de plusieurs générations. La vieille femme, aveugle, ne peut plus travailler. Sa famille serait heureuse de vendre la sculpture, mais la femme veut être enterrée avec... Entre-temps, même le chef spirituel du village estime utile qu’elle me la vende, car le village a besoin d’argent. Pour trouver une issue, nous avons fait sculpter un nouvel objet qui sera inhumé avec la femme lorsqu’elle mourra. Ensuite, sa famille me vendra la sculpture. Après tout, elle a pris de la valeur ; on ne laisse pas un tel objet d’art aux termites !
Vous rendez-vous souvent en Afrique ? Comment vous organisez-vous ?
Il suffit d’allez en Afrique, de louer une voiture, de passer de village en village à la recherche d’œuvres d’art. C’est ainsi que, pendant dix ans, mon épouse et moi avons sillonné les routes du Mali, de Côte d’Ivoire et du Burkina Faso. Mais cela peut prendre un temps incroyable avant de trouver une sculpture qui présente une valeur artistique. Nous avons donc formé des Africains qui se chargent d’une partie de nos recherches. Et puis, nous avons pu utiliser des filières déjà en place. Il existe des personnes qui voyagent dans la brousse depuis des dizaines d’années, ont noué des contacts avec les habitants et ainsi préparé le terrain pour des gens comme moi. Mais entre le milieu des années 1980 et le début des années 1990, le sida a fait des ravages en Afrique, et particulièrement parmi nos informateurs. Ils étaient rémunérés pour leur activité – et en Afrique, être riche signifie « avoir » beaucoup de femmes.
Aujourd’hui, de nombreuses œuvres d’art africaines seraient conservées car à l’abri dans des collections européennes. Qu’en pensez-vous ?
A mon avis, les pays d’Afrique ne sont pas encore en mesure d’assurer la conservation et d’exposer convenablement les objets d’art sur le long terme. Toute œuvre d’art ancienne, authentique et de qualité qui est exportée d’Afrique est une œuvre pour ainsi dire sauvée.
En Europe, elles finissent pourtant chez des particuliers.
Bien sûr. C’est dans la nature des choses. L’attrait de la possession. Mais ces objets seront-ils toujours dans les mains de particuliers dans cent ans ? Dans le monde de l’art, après vingt, trente ans, les œuvres se retrouvent à nouveau sur le marché. Combien de particuliers peuvent encore se targuer de posséder un Van Gogh ? C’est toujours une question de temps. Un jour ou l’autre, les œuvres importantes finissent par trouver le chemin d’un musée ou d’une fondation et par tomber dans le domaine public. Il en va de même pour l’art africain : les œuvres du continent noir y retourneront à terme. En fait, leur passage en Europe est temporaire. J’en suis convaincu.
Pourquoi avez-vous choisi de vous installer à Baden-Baden dans la Forêt Noire ?
Mon épouse et moi sommes originaires de Karlsruhe. Mais nous aurions pu ouvrir sans problème une galerie à New York, à Paris, à Bruxelles ou ailleurs. S’il le faut, nous traversons toute l’Europe pour admirer une seule œuvre. Les collectionneurs, eux, sont aussi fous que nous, ils n’hésitent pas à faire le tour du monde. Pour des gens comme nous, le monde est petit !
Conseils bibliographiques d’Ilia Malichine :
Art of the Upper Volta riversChristopher Roy
Verlag: Alain und Françoise Chaffin, 1987
ISBN: 2-904-005-021
African Art - in American CollectionWarren M. Robbins and Nancy Ingram Nooter
1989 by the Smithsonian Institution
ISBN: 0-87474-744-9






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