Cycle Stanley Kubrick - 26/10/07
Le mot « génie » était interdit...
Retrospective
Entretien avec Jan Harlan, auteur et réalisateur du film documentaire :
« Stanley Kubrick - A life in pictures » (USA 2001, 136 minutes)
ARTE : Monsieur Harlan, votre film sur la vie et l’œuvre de Stanley Kubrick commence par une séquence rapide qui défile au rythme d’une valse. Cela rappelle la Valse du Danube dans « 2001 - L’Odyssée de l’espace ». Est-ce que Stanley Kubrick avait une affection particulière pour la valse ?
Il adorait les valses et essayait toujours d’en utiliser dans ses films. C’est parfois curieux. Lorsque nous avons commencé à travailler sur le film « A.I. » (Artificial Intelligence), que Kubrick n’a pas pu tourner et qui a finalement été fait par Steven Spielberg après sa mort, nous pensions y inclure la Valse du Chevalier à la rose de Richard Strauss. C’est ce qui était prévu dans le scénario. En fait, cette valse du dernier mouvement du « Chevalier à la Rose » aurait été le thème principal du film.
ARTE : La musique a toujours joué un rôle prépondérant dans le cinéma de Stanley Kubrick. Au début il était fasciné par le Jazz. Quel est le sens de la musique dans ses films ?
Il aimait énormément la musique, tout simplement. Pour lui, la musique était synonyme de détente et il en écoutait en permanence. Il n’assistait que rarement à des concerts parce qu’il n’aimait pas tellement sortir. Mais il écoutait un grand nombre de disques et avait une excellente culture musicale. C’était quelqu’un de passionné et il tombait régulièrement sous le charme de certains morceaux, qu’il écoutait en boucle, du matin au soir. Je me souviens qu’à un moment donné, il adorait le Requiem de Brahms. Chaque fois que j’allais dans son bureau, il était en train de l’écouter. Puis d’un coup, le Requiem de Brahms est tombé aux oubliettes et il s’est mis à écouter un quintet de Schubert ou autre chose, je ne sais plus. Il écoutait les morceaux en permanence, jusqu’à les connaître par cœur, puis il changeait.
ARTE : Vous avez travaillé pendant 30 ans avec Stanley Kubrick et vous faisiez partie de ses proches. Quand avez-vous décidé de faire un film sur lui ? Est-ce que vous aviez eu l’occasion d’en parler avec lui ?
Non, l’idée m’est venue beaucoup plus tard. Après son décès inattendu, il a d’abord fallu finir « Eyes Wide Shut ». Je n’avais absolument pas le temps de penser à autre chose. Et puis quand nous avons fini, Warner Brothers m’a demandé de réfléchir à un documentaire sur Kubrick. On savait que de toute façon, quelqu’un le ferait, qu’on ne pourrait pas l’éviter. C’était mieux de le faire avec Warner Brothers, avec leur soutien, cela permettait d’avoir accès à toutes les archives. J’en ai parlé avec ma sœur Christiane Kubrick et nous avons pensé qu’il serait mieux que ce soit nous qui le fassions. Parce que si nous avions laissé quelqu’un d’autre le faire, nous aurions quand même dû apporter notre soutien, on n’aurait pas pu tout simplement faire obstacle, cela n’aurait eu aucun sens. Nous nous sommes donc mis au travail et au bout de quelques semaines, je m’y suis entièrement consacré, et je dois dire que je l’ai fait avec grand plaisir.
ARTE : Kubrick avait plutôt l’image d’un génie timide et inaccessible. Vous étiez son beau frère, vous travailliez avec lui, ce qui vous donne un avantage certain pour faire un documentaire sur lui. Mais cette proximité sur le plan personnel pourrait aussi poser problème dans le cadre de ce projet. Est-ce que cela se ressent dans votre film ?
Je suis mauvais juge puisque cette proximité est omniprésente. En fait, c’est totalement théorique. Il est vrai que j’ai travaillé très longtemps avec lui. Mais lorsque je l’ai rencontré, je n’avais pas du tout l’intention de travailler avec lui. Nous nous sommes côtoyés régulièrement pendant une dizaine d’années, on parlait surtout musique, on jouait au ping-pong, on s’amusait avec les enfants. Et puis tout s’est fait par hasard, quand je vivais à Zurich. Il préparait un film sur la vie de Napoléon, en Roumanie. Il m’a demandé si je ne voulais pas me rendre en Roumanie pour travailler avec lui pendant un an. Je devais servir d’intermédiaire avec l’administration militaire. En Roumanie, nous avions à notre disposition toute une cavalerie, avec hommes et officiers, pour tourner les grandes campagnes de Napoléon. Avec ma femme, nous avons dit oui et nous sommes venus en Angleterre. Malheureusement, le film sur Napoléon ne s’est pas fait. Mais Stanley et moi nous entendions très bien et je m’amusais bien, donc j’ai décidé de rester et d’apprendre un nouveau métier. Plusieurs années plus tard, à partir du travail sur Barry Lyndon, j’ai fait ce que j’ai toujours fait. Il y avait une grande proximité dans le travail, une confiance totale. Pendant la préparation du documentaire sur lui, je me suis trouvé devant une multitude de sensations, d’expériences quotidiennes partagées, et le gros du travail a consisté à y faire le tri. Je ne voulais pas être indiscret non plus, parce que, comme vous l’avez dit, ce n’était pas une personne très médiatisée. Timide n’est peut-être pas le mot juste, mais disons qu’il restait très concentré sur son travail. Chez lui, c’était très vivant, il recevait beaucoup de visites, il y avait ses filles et tous ses amis. Mais il n’aimait pas trop sortir, tout simplement, et tout se passait chez lui. Le mot « génie » était interdit. Il disait toujours que le génie était une très mauvaise excuse et rappelait ce que disait Jean Sébastien Bach : « le génie, c’est 10% de don et 90% de travail ». Il appliquait ce principe à lui-même.
ARTE : Dans les quelques séquences tournées en privé de votre film, on se rend compte que Kubrick avait beaucoup d’humour et était quelqu’un de très amusant.
Oui, il se nourrissait d’humour et de plaisanteries, c’était un farceur. Son humour pouvait être très noir, c’était un aspect important de sa personnalité.
ARTE : A plusieurs reprises, dans les scènes de votre documentaire, on voit Kubrick en joueur passionné d’échecs. Appliquait-il la même stratégie à son travail qu’aux échecs ? Planifiait-il chaque geste avec minutie ?
Je ne sais pas si l’on peut vraiment établir une telle comparaison. Ce qui est sûr, c’est qu’il envisageait toujours toutes les possibilités avant de prendre une décision. Mais cela veut aussi dire qu’il se réservait la liberté de modifier son scénario à tout moment. Nous étions une toute petite équipe de tournage, et nous travaillions extrêmement lentement. Nous pouvions nous le permettre, parce que nous ne coûtions pas cher. Nous dépensions en une semaine ce que la plupart des grosses productions dépensent en un jour. Sinon, nous n’aurions jamais pu nous permettre de travailler comme il le souhaitait.
ARTE : Si l’œuvre de Kubrick est fascinante, c’est peut-être parce que chacun de ses films ne se contente pas de traiter un autre sujet, il le fait en choisissant une optique différente. Etait-ce le fait de décisions conscientes ?
Oui, c’étaient des décisions conscientes parce qu’il trouvait toujours difficile de commencer un nouveau film. C’était conscient, c’est sûr. Pourtant ses films ne sont pas si différents qu’on pourrait le penser au premier abord. On peut trouver un dénominateur commun. Ce qui l’intéressait, c’était la vanité et la bêtise humaines. On retrouve ce thème dans tous ses films. C’est la raison pour laquelle il avait un intérêt aussi marqué pour Napoléon. Ce qui l’a toujours fasciné, c’est qu’un personnage aussi doué que Napoléon, qui a connu un tel succès, finisse par être victime de ses propres émotions. En effet, Napoléon a été lui-même l’artisan de sa chute. C’est ce thème qui intéressait Kubrick avant tout. Mais il était aussi très prudent et disait que c’est là le talon d’Achille de toute l’humanité, qu’en fin de compte, ce n’est pas notre raison, notre savoir, notre éducation ou notre logique qui nous gouvernent, mais nos émotions.
ARTE : Vous avez terminé ce film en 2000. Est-ce qu’aujourd’hui, vous ajouteriez ou changeriez quelque chose ?
Non, je ne changerais rien. Ce qui me plaît dans ce film, c’est qu’il donne envie aux gens de revoir les films de Kubrick. C’est ce qui me réjouit le plus. Lorsque l’on fait un film sur un artiste, ce sont ses œuvres qui doivent être au premier plan, et pas l’artiste lui-même. Ce sont ses films, ses œuvres qui ont fait de lui ce qu’il était.
ARTE : Jan Harlan, merci d’avoir bien voulu répondre à nos questions.
Entretien réalisé par Thomas Neuhauser en 2003.
Edité le : 26-10-07
Dernière mise à jour le : 26-10-07