Bexte, Peter - Le socialisme cybernétique - 26/01/04
Le socialisme cybernétique
Le socialisme cybernétique
Une utopie qui appartient au passé
Jens Hauser
02 Février 2004 - Berlin
Et si le premier Internet n’était pas une invention de l’appareil militaire du Pentagone, mais celle d’une salle hexagonale cybernétique de l’Unidad Popular chilienne au début des années 1970 ? Peter Bexte, écrivain berlinois spécialiste de la cybernétique, présente à la Transmediale.04 ses travaux sur un chapitre oublié des utopies du progrès. Il tord le cou au cliché qui veut que toute nouvelle technologie est d’abord employée à des fins militaires.
« L’Opsroom » (salle des opérations), conçue à la demande du gouvernement d’Allende en 1972, était apparemment moins une « War-Room » (salle de commandement militaire) qu’une centrale de planification économique. Son objectif était de piloter dans tout le pays les principaux paramètres de la production industrielle nationalisée à l’aide de deux ordinateurs et de liaisons 50 bits. Les utilisateurs de cette salle hexagonale lambrissée, équipée de sept sièges ergonomiques en plastique dans le style de l’école de design d’Ulm, voulaient mettre en œuvre le modèle économique socialiste, en le pilotant à l’aide de circuits cybernétiques.
Gui Bonsiepe, concepteur de cette salle, ne se contenta pas de concevoir un « concept de transition vers le socialisme » ; il créa ainsi l’utopie d’un « socialisme sans papier ». En effet, cette salle de commandement n’avait pas prévu de place pour le papier, support de stockage ancien - voire obsolète - que ce soit sur les accoudoirs ou sur les tables. Il est évident qu’on cherchait à prendre ses distances par rapport aux Bibles des penseurs précédents comme Lénine et Mao ; la fonctionnalité devait remplacer le dogme, et continuer à diffuser l’idéologie. Sa crédibilité serait assurée par son efficacité et son aspect opérationnel.
Aujourd’hui, et compte tenu des principes fondamentaux de la cybernétique, on peut toutefois s’étonner que l’on n’ait prévu nulle part dans le système un stockage des données. Il n’existe pas non plus de boucles de rétroaction, qui sont pourtant des éléments essentiels des systèmes cybernétiques. Il est possible que les concepteurs du système aient pensé qu’il serait possible de prendre des décisions en temps réel grâce à « l’infaillibilité » de l’idéal socialiste.
La « Opsroom » fut détruite lors du coup d’état militaire du général Pinochet. Le bruit qui court que la CIA donna peut-être un coup de main pour la détruire, afin de s’assurer, dans un élan de clairvoyance lucide, que les Etats-Unis pourraient s’attribuer plus tard la paternité de l’Internet actuel, n’est bien sûr rien d’autre qu’une rumeur répandue par de mauvaises langues.
Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 26-01-04