Cinéma - 23/02/10
Le vampire, ça déchire
Branché et avenant, Dracula fait un tabac chez les adolescents. Comment ce gars peu fréquentable s’est-il transformé en “mec cool” ? De Nosferatu à l’obsédant Twilight, les métamorphoses d’un genre immortel, le film de vampire.
1969, année érotique. 2009, année vampirique ? Qu’est-ce qui a changé en quarante ans, entre Jane Birkin/Serge Gainsbourg, couple le plus nosferatien de l’histoire de la chanson Française – qu’est-ce que Melody Nelson sinon un disque de vampirisme ? – et Kristen Stewart/Robert Pattison, les acteurs du succès planétaire Twilight ? À la luxure des sixties, à ses jeux de mots salaces et à ses rêves humides, s’est substituée une abstinence revendiquée, prompte à rassurer les mamans autant qu’à exaspérer les gardiens d’une libération sexuelle en panne. Car, dans la saga Twilight, Bel la et Edward s’embrassent, s’enlacent, frissonnent dans des vêtements mouillés, mais ne couchent pas.
Avant d’examiner de plus près la fascination contemporaine exercée par le vampirisme sur les adolescents, il est bon de revenir quelques décennies en arrière, afin d’en étudier les prémices. Est-ce tout à fait un hasard si le plus célèbre des vampires, Dracula, fut inventé par Bram Stoker en 1897, époque où les frères Lumière ravissaient les premiers spectateurs avec leur Cinématographe ? Il y a, sans nul doute, quelque chose de vampirique dans le septième art : jouvence éternelle des figures filmées, magie occulte du procédé, règne de l’obscurité. Surtout, le terme de ravissement n’est-il pas à la foi s synonyme d’admiration et d’enlèvement ? Il n’est donc pas surprenant que le “film de vampire”, en tant que genre, ait survécu à toutes les modes, traversant le siècle comme autant de témoignages d’époques, d’esthétiques et d’éthiques révolues. Du Nosferatu de Murnau (1921) au Vampyr de Dreyer (1932), du Dracula de Tod Browning (1931) au Cauchemar de Dracula de Terence Fisher (1958), des Prédateurs de Tony Scott (1983) au Dracula de Coppola (1992), les vampires n’ont cessé de marcher aux côtés des cinéphiles. Certains, dit-on, se seraient fait mordre et n’auraient jamais tout à fait regagné le monde réel...
Du vampire romantique…
Parmi toutes les lectures possibles (symbole du mal s’abattant sur terre, de l’aristocratie qui s’accroche à ses privilèges, de l’exclusion sociale), une allégorie s’impose chez les vampirologues : celle de la puissance sexuelle. Nous y voilà : le vampire est sexy, et donc potentiellement dangereux pour la communauté des hommes. Mais que se passe-t-il lorsqu’une femme s’attaque au genre ? Anne Rice fut la première, dans les années 1980, à renverser la problématique sexuelle et à rendre les vampires non seulement désirables, mais aussi bisexuels. Sa série Chroniques des vampires, adapté au cinéma en 1994 avec Tom Cruise dans le rôle de Lestat (Entretien avec un vampire) puise son inspiration chez les écrivains romantiques du XIXe siècle (Keats, Byron, Mary Shelley). Elle popularise l’image d’un vampire tragique, fougueux et ambigu. Loin du monstre terrifiant, cet éternel adolescent préfigure les Angel (Buffy contre les vampires) ou Edward Cullen (Twilight), irrésistibles tombeurs des années 2000.
…au vampire cool
En 2009, l’évolution, pressentie depuis quelques années, du vampire dangereux au vampire “cool” s’est accomplie à travers plusieurs films, romans ou séries. Balayés les Jack Crow (chasseur des Vampires de Carpenter, 1998) et les Seth Gecko (flingueur fou d’Une nuit en enfer, joué par George Clooney, 1997), désormais, le vampire veut s’intégrer, s’habiller comme tout le monde, manger sain et rigoler avec ses amis. Ainsi, dans True blood, très belle série HBO, les vampires seraient presque des victimes, persécutés dans le bayou de La Nouvelle-Orléans par des red necks racistes, tandis que les jeunes filles, elles, ne rêvent que de succomber à leurs charmes. Autres figures nouvelles du genre, L’assistant du vampire, réalisé par Paul Weitz (frère du réalisateur de Twilight 2, Chris), ou le virtuose Morse, film suédois de Tomas Alfredson, jouent eux aussi de l’inversion des clichés (se faire mordre y est enviable) et ramènent le vampire dans la cour d’école. Il s’agit moins de pulsion sexuel le que d’affirmation d’une toute-puissance adolescente, qui colle parfaitement à l’époque. À ce rythme, si les vampires, en 2010, ont toujours la dent dure, gageons néanmoins qu’elle sera de lait.
Auteur : Jacky Goldberg
Edité le : 10-02-10
Dernière mise à jour le : 23-02-10