Quel est le prix moyen d’une bouteille de vin ? 5, 10, voire 15 euros ? Faux ! Les habitués des rayons des supermarchés, les lecteurs des magazines spécialisés, les aficionados des guides œnologiques n’en reviendront pas : pour une bouteille de vin blanc, les Français déboursent en moyenne 2,38 euros, les Allemands 2,70 et les Suisses 4,47. C’est ce qu’a montré une vaste étude réalisée en 2003 à la demande du salon Vinexpo de Bordeaux.
Les œnologues sont nombreux à se demander comment il est possible de produire à des prix aussi bas - et le consommateur moyen aussi : compte tenu des frais de transport, des coûts d’embouteillage, des taxes douanières et autres, des marges bénéficiaires des importateurs et des négociants, des frais de marketing, il n’est pas interdit de s’interroger. Quelle est donc en définitive cette « vérité » qui remplit nos verres ?
Aujourd’hui, ce sont les discounters et les grandes surfaces qui contrôlent le marché du vin : c’est le cas pour 75 % du marché français ; quant au marché allemand, il est dominé à 23 % par le seul discounter Aldi. C’est un fait. Mais il faut aussi savoir que ces organismes n’achètent que les vins disponibles en grandes quantités. Bien que le nombre de bouteilles de 0,75 litre écoulées ces dernières années soit en continuelle progression, plus de 50 % des quantités commercialisées en France (34 millions d’hectolitres) et en Allemagne (20 millions d’hectolitres) sont conditionnées sous forme de briques, de cubes, de bags et autres conteneurs du même acabit. Les grands distributeurs ont toujours l’avantage et les 10 % d’amateurs qui sont prêts à payer 10 euros le litre se voient plus ou moins contraints d’acquérir ces vins haut de gamme chez les marchands de vin ou par le biais de revendeurs sur catalogue.
Or, depuis plus de 10 ans, la consommation de vin est en pleine expansion en Allemagne, en France et en Italie. Même en Allemagne où, en 1995, la bière dominait avec une part de marché de 36 % par foyer, la consommation de vin est passée de 23 % à plus de 33 % au détriment de la bière dont la part de marché a été ramenée à 30 % - sans que les prix au litre aient significativement varié.
Les mousseux et les alcools ont également cédé des parts de marché au vin et à l’eau minérale. Avec une consommation annuelle de 24 litres de vin et de mousseux, les Allemands se rapprochent de leurs voisins du sud : un Français boit 57 litres de boissons fermentées à base de jus de raisin, un Italien 55 et un Suisse 41. Nonobstant l’estime qu’ils leur portent, mais peut-être aussi parce qu’ils sont de plus gros consommateurs, les Français et les Italiens boivent peu de grands crus. Les prix moyens par litre consommé sont comparables à ceux que paient les Allemands qui, en outre, apprécient comme leurs voisins le vin rouge (70 % du marché). Le blanc est en retrait, chutant de 30 à tout juste 20 % en 10 ans, la partie congrue allant au rosé (8 %). Ces dernières années, les perdants ont été les vins français et allemands, les vins italiens ont juste pu se maintenir, les vins espagnols et ceux du « nouveau monde » ont progressé ; selon la terminologie œnologique, les « vins du nouveau monde » sont ceux du Chili, d’Afrique du Sud, d’Australie, etc.
Le vin connaît actuellement un regain d’intérêt. L’étude du salon Vinexpo conclut que les amateurs de vin consommeront en 2006 sur l’ensemble de la planète 6 % de plus qu’en 2001, à savoir 219 millions d’hectolitres. Un pronostic à mettre en parallèle avec les projections relative à la production : les spécialistes prévoient dans les cinq années à venir une production annuelle de plus de 300 millions d’hectolitres. La plus grande partie en provenance du « nouveau monde ». Et face à ce raz-de-marée, la production européenne stagne ou même recule suite aux restrictions ordonnées par l’Union européenne.
Les « nouveaux » pays producteurs vont accroître à qui mieux leurs superficies viticoles à raison de 32 % au Chili, 30 % en Afrique du Sud (dont 400 hectares sur un seul et même nouveau domaine), 25 % en Nouvelle-Zélande et même 15 % en Chine – car si le vin chinois n’est pas encore arrivé en Europe, 2,5 % des vignobles du monde sont plantés dans l’Empire du Milieu (précisons qu’il s’agit encore le plus souvent de raisin de table). En Australie, entre Perth et Adélaïde, une entreprise viticole aux couleurs du Lichtenstein, le Nundroo Winery Trust, a l’intention de créer de toutes pièces une zone de production de 20 000 hectares, soit un cinquième de l’actuelle superficie viticole allemande et un tiers de l’ensemble de la Toscane viticole. Objectif de sa stratégie sur 30 ans : faire de l’Australie le premier fournisseur de vins de marque et celui qui réalise les plus gros profits.
Dans ces conditions, on ne s’avance pas beaucoup en disant que les surplus qui se chiffreront à la moitié de la consommation globale plongeront le marché du vin dans une véritable débâcle. Les petits pays producteurs comme la Suisse et l’Autriche, avec leurs quelques milliers de bouteilles annuelles, n’auront aucune chance : face aux vins de consommation courante, fabriqués mécaniquement et mis sur le marché à grand renfort de marketing, ils ne seront ni compétitifs au niveau des prix ni en mesure de figurer en bonne place dans les rayons.
En outre, ces nouveaux vins qui seront pour la plupart produits en laboratoire et dans les celliers, seront moins tributaires des cépages et des terroirs. Ils pourront être adaptés avec rapidité et précision au goût international prédominant ou à la mode dans le bas de gamme ou dans la gamme moyenne : il sera facile d’en ajuster le goût en bouche, le caractère plus ou moins fruité, l’acidité, l’harmonie, le moelleux, le taux de tanin ou d’acidité, ou d’insister sur les caractéristiques d’un cépage particulier.
Christian Wenger écrit sur le vin pour le quotidien « Financial Times Deutschland » ainsi que pour les magazines allemands « Feinschmecker » et « Weingourmet »






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