Felicia (Elaine Cassidy) a 18 ans. Enceinte, elle est chassée de son village natal, en Irlande et décide de rejoindre son amour, parti à Birmingham, en Angleterre, chercher du travail. Là, elle fait la connaissance de Hilditch (Bob Hoskins), cuisinier célibataire aux mœurs étranges. Sous couvert de vouloir aider Felicia, Hilditch l’attire chez elle.
Le voyage de Felicia est un faux thriller psychologique, qui, bien que clairement influencé par Hitchcock, se distingue par une grande douceur. Car Egoyan choisit de montrer la facette la plus humaine d’un tueur de jeunes filles. Il y parvient, grâce à l’interprétation minutieuse de Bob Hoskins et à une mise en scène rigoureuse, qui exclut tout jugement de son personnage, mais dévoile, petit à petit, la mise en scène glaçante de la vie de Hilditch, réglée par ses soins, qui le protège de la réalité. Face à lui, la jeune Felicia, lumineuse, entière, vit sa première histoire d’amour, et sa première désillusion : Johnny, père de l’enfant qu’elle porte, est introuvable et l’a trahi. Là aussi, Felicia, persuadée de l’amour de Johnny, se protège naïvement d’une réalité qu’elle ne peut pas accepter. Le voyage de Felicia est donc le récit d’une double libération : Felicia, grâce à Hilditch, accepte l’idée de la trahison de son amant, échappe à son emprise et accède à plus de maturité. Hilditch, lui aussi, et grâce à Felicia, trouve une issue à l’enfermement mental qui le coupe du monde et « se libère ».
On retrouve dans cette adaptation du roman de William Trevor tous les thèmes chers à Egoyan, transplantés dans un décor auquel jusqu’ici il était totalement étranger : l’Irlande profonde et catholique d’un côté, les midlands de l’autre, une région industrielle assez ravagée du centre de l’Angleterre. Etrangeté du territoire mais familiarité des thèmes : les perversions sexuelles, vues sous un angle non moralisateur, le poids du passé sur l’existence au présent (la mère de Hilditch, l’éducation catholique rigoureuse de Felicia, la guerre en Irlande, rappelé sans cesse au souvenir de Felicia par son père), l’image vidéo, témoin objectif et carnet intime de Hilditch, mais aussi écran superposé à la réalité, qui permet à Hilditch d’avoir sa mère toujours encore vivante sous ses yeux. Enfin, solitude des personnages, qui prennent conscience de leur mal être en se libérant par la parole.
Pourtant le film nous paraît plus sage et moins audacieux formellement que ceux qui l’ont rendu célèbre, de Calendar à de beaux lendemains, en passant par « the adjuster » : dans ces films, une narration totalement éclatée permettait d’appréhender le déroulement d’une histoire sous un angle totalement novateur. C’était au spectateur de rassembler, mentalement, les différents éléments épars et de leur donner une signification. Ici, même si la narration tend à être éclatée en aller-retours entre passé et présent, le rythme semble un peu plus paresseux, et le recours un peu systématique au montage parallèle (pendant que lui fait ceci, elle fait cela) peut finir par agacer. Néanmoins, le voyage de Felicia, que l’on peut aussi lire comme une transposition un peu déformée de l’histoire de la belle et la bête, reste un film intriguant, et distille un climat d’angoisse douce et glaçante très particulier. (SP)
--------------------------
Le voyage de Felicia (1999)
de Atom Egoyan
Royaume uni, Canada
Avec Bob Hoskins, Elaine Cassidy, Arsinée Khanjian, Peter McDonald, Claire Benedict, Brid Brennan, Gerard McSorley, Sheila Reid, Nizwar Karanj, Gavin Kelty, Sandra Voe, Julie Cox Montage: Susan Shipton
Musique: Mychael Danna
Production: Icon Production
Sur ARTE: Lundi 24 mai 2004 à 20.45






Envoyer à un ami
RSS
Facebook
Twitter