Je n’ai pas envie de rester vissé à mon bureau. J’ai toujours fait ça, et puis ce n’est pas facile de s’en défaire. Il suffit de n’être pas là une seule fois pour s’entendre dire : « Pourquoi ne vous voit-on plus ? Vous êtes trop bien pour ça maintenant ? » Et puis pour moi c’est aussi le poste de contrôle idéal ; travailler avec les autres, c’est mieux sentir les choses. L’ambiance dans le public. Le public évolue au fil des ans. Dans sa composition, dans ses réactions. D’une part, je suis aux premières loges, ça me donne une impression plus juste de ce qui se passe. D’autre part, je le fais volontiers, évidemment. Mon rêve d’enfant, c’était plutôt de devenir clown, pas directeur de cirque. J’adore ce métier. C’est un peu comme si tous les jours je prenais des vacances et m’échappais de la bureaucratie et du quotidien.
Vous disiez qu’enfant, vous rêviez en fait d’être clown. Qui était alors votre modèle ?
Grock. Enfant, j’ai vu Grock dans un film. Un film sur sa vie et ses numéros. J’étais complètement parti, aux anges. Aujourd’hui encore, je suis un inconditionnel de Grock et je collectionne tout ce que je trouve sur lui, j’ai acheté son héritage, ses costumes, ses instruments de musique. Je le révère et j’essaie de le maintenir en vie en préservant sa mémoire.
Les clowns ont-ils changé au cours des années ou des décennies passées ? Si oui, en quoi ?
Ils sont moins bons. Comme dans la Bible, « … il y a beaucoup d’appelés mais peu d’élus ». Pendant des années, devenir clown a un peu été l’issue de secours pour les enfants de la balle, pas dans les cirques de qualité, mais dans les cirques médiocres. Un quidam faisait l’artiste et quand il ne pouvait plus continuer parce qu’il n’en était plus physiquement capable, on le baptisait clown. Et on voyait bien qu’il n’était pas vraiment bon. Certes, cela fusait et pétaradait de toutes parts, soulevait beaucoup de poussière et tout ce vacarme faisait peur aux enfants. Mais être clown, c’est autre chose. Le vrai clown a quelque chose de Grock ou de Charlie Rivel. Il y a, en France et en Italie, tout une série de clowns excellents. Leur point commun : ils ne sont plus en vie. Et leurs successeurs sont rares.
Plusieurs écoles de clowns se sont ouvertes. Est-ce un métier comme un autre ? Ou bien faut-il d’emblée un grand talent ?
Oui, il en faut. On peut apprendre des techniques : les accessoires, le maquillage, etc. C’est comme au conservatoire d’art dramatique : il y a des règles à respecter. On peut apprendre quelque chose sur le timing, sur la façon d’amener le fin mot d’une histoire. Mais sans talent, point de salut. C’est la même chose pour le clown. Ce qui est primordial, c’est le métier, l’expérience
Quelle est la qualité première d’un clown ?
Il y a une règle : c’est de faire rire en même temps le petit enfant et l’intellectuel. Autrement dit, un clown doit être compris de tous. Le clown joue une saynète. Il doit le faire avec beaucoup de rigueur, il n’a que très peu de temps pour faire mouche. Sept minutes seulement. Et les gens doivent le vénérer. En clair : il a gagné s’il réussit à faire rire le public. Mais pas avec un humour de bas-étage. Pas question de baisser son pantalon ni de s’envoyer des tartes à la crème. Ça peut faire rire aussi, mais ce n’est pas très valorisant.
A votre avis, qu’est-ce qui manque aux clowns d’aujourd’hui ?
Bien des choses. Quand vous demandez aujourd’hui à un jeune ce qu’il veut faire dans la vie, il vous répond : « devenir riche et célèbre ». Les médias y sont pour quelque chose. Pensez à ces « stars académies » où tout le monde veut devenir une étoile de la pop comme l’Allemand Dieter Bohlen qui est un modèle pour ces jeunes. Ils se voient déjà comme lui sous les feux de la rampe. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas de vraies idoles, ou du moins pas celles qu’il leur faudrait. L’argent, ce n’est pas une idole. Je trouve que tout ça manque d’idéalisme. Et de l’idéalisme, on en a besoin dans les métiers artistiques. Ça s’est un peu perdu. Le rire doit avoir une certaine tenue. Prenez Charlie Chaplin : il n’aurait jamais fait rire aux dépens des autres, ou des minorités. Pouvez-vous imaginer un cirque sans clowns ?
Non, éventuellement sans tigres ou sans éléphants, ce que nous pratiquons déjà depuis une vingtaine d’années. Nous n’en avons jamais eus. Historiquement, le cirque n’est vraiment lié qu’à un seul animal : le cheval. Le cirque était à l’origine un « cirque équestre » avec un manège circulaire. Le cirque d’aujourd’hui en a gardé la forme et la sciure de bois sur le sol. Dès le départ, les clowns avaient un rôle de relais entre les numéros ; c’est comme dans les bons films l’insertion d’un épisode comique, ce que le public apprécie.
Est-ce que quelqu’un qui travaille aujourd’hui comme clown peut financièrement s’en sortir, ou est-ce difficile ?
Au cirque Roncalli, les gages d’un bon clown peuvent quand même aller jusqu’à 1000 euros par jour.
Comment imaginez-vous le clown de l’avenir ?
Drôle. C’est le seul critère. Au cirque Roncalli, nous avons découvert un certain nombre de clowns et de comiques. Il existe des formes de comique qui n’ont pas leur place au cirque. Moi, j’ai découvert il y a bien des années à Paris un type qui faisait du comique burlesque dans la rue. Je l’ai emmené au cirque et, ensemble, nous avons mis un numéro au point. Entre-temps, il a remporté un grammy et de nombreuses autres récompenses, et il a été une star du Broadway. Il existe aujourd’hui au cirque un domaine à part, un genre de clown qui fait beaucoup intervenir le public.
Merci à Bernhard Paul, directeur du cirque Roncalli, de nous avoir accordé cet entretien.
Propos recueillis par Katja Dünnebacke.






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