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2004.09.25 - 00.055 : metropolis - 24/09/04

Les coups de cœur de Jérôme Garcin

Entre tout ce qu’il écrit dans le Nouvel Observateur et sa pétillante direction de la célèbre émission littéraire de la radio sur France Inter, Le Masque et la Plume, Jérôme Garcin est un des grands vecteurs de tout ce qui s’écrit, et aussi un grand observateur de tous les tumultes de la vie littéraire parisienne. En particulier, du rituel de la rentrée d’automne.

Jérôme Garcin: Tout le monde dit toujours la même chose. On a les mêmes poncifs. C’est trop de livres… alors, trop. Trop, oui, trop aujourd’hui, c’est 660 romans, il y en a, oui, c’est même un peu plus. Il y a 10 ans c’était 300, on disait c’était trop aussi. Donc, ça ne veut rien dire, trop. C’est toujours trop. Moi, je suis de ceux qui sont ravis. J’adore qu’il y en ait trop, parce que je trouve que c’est très bon signe. On va quand même pas commencer à se plaindre qu’il y ait trop de livres, il y a aussi trop de films… on le sait tous, par semaine. Alors, maintenant, dans ce trop, il y a, évidemment, à proportion, il n’y a jamais eu autant de merde. C’est-à-dire que le quota des livres de qualité et des merdes est à peu près respecté, mais à mesure qu’on surproduit, évidemment, on a encore plus de déchet.

Metropolis : Ça doit vous arriver de vous dire : mais qu’est ce qui est passé dans la tête de cet éditeur de publier ça ?

Jérôme Garcin: Evidemment, évidemment. Il y a, un, la pire raison, c’est de faire de la trésorerie. La seconde, elle est pathétique, mais elle est vieille comme l’humanité, c’est le copinage. La troisième, c’est une chose qu’il ne faut jamais oublier, qui est le mauvais goût, qui se généralise même chez les éditeurs. Notamment qui se reconnaît au souci qu’on a d’être tenté d’attraper l’air du temps, vous savez. Qu’est ce qui va être à la mode, alors, on va chercher, comme ça à la marge parfois, des gens… Je ne devrais pas le dire, mais il y a trop de journalistes qui publient facilement des livres parce qu’ils sont journalistes. Bref, il y a mille et une mauvaises raisons de publier. Mais en même temps, je vous disais, dans ce quota de… dans ces quotas laitiers, il y a aussi de très, très bons livres. Et, il y en a…. je veux dire que, à proportion du nombre de livres publiés, et ça c’est assez jouissif aussi…

Metropolis : Dans ces pages que vous dirigez, il y a les 5 dont on parle, les 5 qui vont se vendre, et puis, il y a les 5 jeunes intelligents…

Jérôme Garcin: Vous savez, prenons donc encore une fois la production uniquement romanesque, française et étrangère, 660 titres, si on ne cherche pas un tout petit peu à aider le lecteur, comment, comment…. Alors, on en rajoute, souvent, peut-être trop les uns et les autres dans le gimmick, dans le classement, dans le hit-parade, mais on essaye aussi de pousser les gens à aller découvrir un premier roman de Gaspard Koenig plutôt que d’aller acheter une daube… Il faut évidemment multiplier les signes de reconnaissance.

Metropolis : Qu’est-ce que vous avez lu que vous trouvez formidable ?

Jérôme Garcin: Du point de vue romanesque, c’est vrai que j’ai été passionné par le premier roman de Gaspard Koenig. "Octave avait vingt ans", bourré de défauts, mais c’est des défauts qu’on souhaite à toute personne qui a un peu d’ambition. Un roman formidable de Santiago H. Amigorena, qui est un écrivain chez POL, qui s’appelle "Premier Amour", promet…

Metropolis : C’est écrit en français, c’est un roman français, c’est pas un roman traduit ?

Jérôme Garcin: Ecrit en français, écrit en français. Le meilleur, cela dit pour moi, le meilleur roman social, meilleur roman historique, politique et d’amour de la rentrée, c’est les "200 lettres inédites" écrites par Zola à Jeanne Rozerot, sa maîtresse et la femme de ses deux enfants, où on traverse l’affaire Dreyfus, depuis l’Angleterre où il est en exil, c’est absolument formidable.
Et mes deux grands coups de cœur, il y en a d’autres, hein, qui sont pour moi deux livres éblouissants de virtuosité, où j’ai appris un tas de choses, et en même temps très émouvants, c’est un petit livre de J.B. Pontalis, qui s’appelle "Le dormeur éveillé", qui sont des souvenirs en bribe de ce psychanalyste devenu, à mon avis, plus écrivain qu’analyste, avec le temps. Puis alors, c’était peut être ma lecture la plus vibrante de l‘été, c’est un livre qui paraît chez Grasset, sous un nom dont on dira que c’est un pseudonyme, Mathurin Maugarlonne, c’est quelque chose de formidable. C’est une confrérie, celle des amis de cet homme qui dit s’appeler Maugarlonne, dont le vrai nom est François George. François George était un philosophe très connu pour certains de ses livres assez violents, jusqu’à la fin des années 80, et puis il a disparu.
Tous ses premiers livres, dont certains sont très célèbres, se sont terminés par un ultime livre publié chez un vrai éditeur, et qui s’appelait "Alceste vous salue bien". C’était vers 85, 86. Dès ce moment-là, il a commencé à publier, donc, soit à compte d’auteur, chez des éditeurs improbables sur le plateau de l’Aubrac, ou à Nice dans des officines obscures, refusant catégoriquement d’avoir des lecteurs. C’était la meilleure réponse physique, intellectuelle qu’il pouvait donner à une époque qu’il déteste. C’est quelqu’un qui n’aime pas ses contemporains, et qui regrette de ne pas avoir vécu à une autre époque. Et donc, ce fait de publier, sous pseudo, loin des grands éditeurs, est un geste, mais un geste éthique, politique.

Il écrit ce livre où passent ses admirations. Les admirations, c’est Jankélévitch, c’est Sartre mais aussi Aron, je crois que c’est le premier philosophe à rassembler dans la même estime Aron et Sartre, frères ennemis devant l’éternel, mais c’est aussi Cioran, dont il dit admirablement, pour l’avoir bien connu, qu’il avait trouvé, presque comme un peintre, le meilleur noir.

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Octave avait vingt ans
de Gaspard Koenig
chez Grasset
>> Le site de l'éditeur - http://www.grasset.fr


Premier Amour
de Santiago H. Amigorena
chez POL
>> Le site de l'éditeur - http://www.pol-editeur.fr/news/index.htm


Lettres à Jeanne Rozerot. 1892-1902
d'Émile Zola
chez Gallimard
>> Le site de l'éditeur - http://www.gallimard.fr


Le dormeur éveillé
de J.B. Pontalis
chez Mercure de France
>> Le site de l'éditeur - http://www.mercuredefrance.fr


A la rencontre des disparus
de Mathurin Maugarlonne
chez Grasset
>> Le site de l'éditeur - http://www.grasset.fr



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Metropolis
Un reportage de Annie Chevallay
Samedi 25 septembre 2004 à 00h05
Rediffusion le 26 septembre à 17.50
Rédaction: ARTE France, Online Production
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Edité le : 23-09-04
Dernière mise à jour le : 24-09-04