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Vienne 1900

A l'occasion du centenaire de la disparition de Gustav Mahler, ARTE propose une programmation riche, à l'image des nombreuses facettes de ce génie musical

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Vienne 1900

25/05/11

Les juifs à Vienne : entre antisémitisme et tolérance

En 1897, l’antisémite Karl Lueger devient maire de Vienne

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La majorité de l’élite culturelle et intellectuelle viennoise est d’origine juive. En 1891, Sigmund Freud s’installe au 19 de la Berggasse, devenu depuis la plus célèbre adresse de l’histoire de la psychologie. Theodor Herzl jette les bases du sionisme en 1896 avec son ouvrage « L’Etat juif ». Quand Gustav Mahler est nommé à la tête de l’Opéra de Vienne, l’antisémitisme est de plus en plus virulent et s’incarne même dans le nouveau maire, Karl Lueger. Les Viennois entretiennent une relation ambiguë avec le directeur de leur Opéra : Mahler ira même à se faire baptiser pour apaiser ses détracteurs.

Interview de Gerald Stieg, germaniste et professeur de littérature et civilisation allemandes et autrichiennes à l'Université de la Sorbonne.

En 2004, une exposition à l’intitulé révélateur, « Vienne, ville des Juifs », s’est tenue dans la capitale autrichienne. Après Varsovie, Vienne abritait au début du siècle la plus grande communauté juive d’Europe (11 % de la population était d’origine juive). Comment expliquer cela ? Qu’est ce qui a attiré tant de Juifs à Vienne ?
De nombreuses nationalités cohabitaient au sein de la monarchie austro-hongroise. L’Empire exerçait une évidente attraction sur les juifs des pays voisins comme la Russie, où les communautés avaient moins de libertés et étaient régulièrement victimes de pogroms. D’autre part, il existait des régions en Autriche-Hongrie avec d’importantes minorités juives comme en Bucovine ou en Galicie. Avec l’émancipation, on assiste à une migration systématique vers les grands centres qu’étaient Prague, Budapest et Vienne.

Comment se présentait la situation en dehors des métropoles de l’Empire ? Les minorités juives étaient-elles opprimées ?
Non, au contraire, auprès des Juifs l’empereur François-Joseph passait pour un ange gardien. Jospeh Roth parle très bien de cette glorification des Habsbourg et de leur tolérance envers les Juifs dans ses romans La Marche de Radetzky et La Crypte des Capucins. Officiellement, il n’y avait pas de discrimination envers les minorités en Autriche, je dis bien officiellement, et cette ligne de conduite pouvait aller très loin : la censure au théâtre interdisait de caricaturer les Tchèques, les Juifs ou les Hongrois en moquant leurs habitudes langagières. C’est ainsi que Vienne et Budapest - d’ailleurs communément surnommée « Judapest » - étaient des lieux de tolérance et d’émancipation.


"Gustav Mahler - Autopsie d'un génie"
Documentaire

Mercredi 18 mai 2011 à 22h05
Peut-on parler DES Juifs viennois ? De quelles couches de la société étaient-ils issus, de quelles idéologies se réclamaient-ils ?
Comme partout ailleurs, il existait bien sûr un prolétariat juif à Vienne, mais il est rarement évoqué. Lorsque l’on parle des Juifs viennois, il est question de l’élite culturelle et économique. Une élite composée des Juifs parfaitement assimilés qui ont laissé le judaïsme de leurs parents, de leurs grands-parents et de leurs ancêtres derrière eux. Ils désignent d’ailleurs les nouveaux arrivants en provenance de l’Est sous le sobriquet de « Juifs au caftan », en retard sur la culture européenne. Un aspect essentiel de l’identité juive à Vienne, d’autant qu’à cette époque, l’antisémitisme n’est pas encore meurtrier.

D’un point de vue idéologique, la minorité juive était loin d’être unie : la vague d’assimilation radicale à la culture allemande côtoyait la naissance du sionisme. Karl Kraus, l’un des plus grands tenants de l’assimilation publie en 1898 un pamphlet contre Theodor Herzl, le fondateur du sionisme. Dans "Une couronne pour Sion", il utilise tous les arguments imaginables pour combattre le sionisme, partant principalement de la similitude du programme sioniste et du programme antisémite, qui tous deux prônent un départ des Juifs de Vienne.

L’élite économique avait d’illustres représentants, comme Karl Wittgenstein, le père de Ludwig Wittgenstein. C’était lui, l’industriel le plus riche d’Autriche - on pourrait le comparer à Krupp. Un grand capitaine d’industrie doublé d’un généreux mécène : Brahms et Mahler étaient ses hôtes réguliers. La famille Hofmannsthal appartient à la même couche sociale dominante. Les Juifs étaient également très représentés au sein de la presse libérale puis sociale-démocrate. Par ailleurs, 80 % des médecins et des avocats étaient d’origine juive. Ce qui contribua à la naissance d’une forme d’antisémitisme motivé par la jalousie.

Ce n’est pas un hasard si Arthur Schnitzler écrit sa pièce Le Professeur Bernhardi…
Bien évidemment, Le Professeur Bernhardi est la parfaite illustration de ce problème. Dans tous les domaines, la réussite des Juifs émancipés fait des jaloux, et tout particulièrement dans la vie culturelle. Longtemps, l’Autriche a été en retrait d’un point de vue culturel, surtout durant le 19e siècle. En littérature, en philosophie ou dans les sciences, l’Allemagne domine. Vers 1900, on assiste pourtant à un tournant radical : l’Autriche jusque-là peu présente sur la scène littéraire devient tout d’un coup un centre de la littérature germanophone et européenne avec des auteurs comme Hugo von Hofmannsthal, Karl Kraus, Peter Altenberg, Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Franz Werfel, Hermann Broch, Joseph Roth et bien d’autres encore. On assiste à un âge d’or des arts et des lettres, en grande partie porté par les Juifs viennois assimilé et émancipés.

Pourrait-on aller jusqu’à dire que les Juifs viennois ont inventé la « modernité » ?
Oui, et pas seulement en littérature, il faut bien sûr mentionner la musique, avec Mahler, Zemlinsky, Schoenberg, Webern et Berg. Sans oublier la psychanalyse, dont Vienne est le berceau.

Quel était le climat dans la Vienne des années 1900 ? Dans cette métropole des minorités règne un esprit de tolérance mais en même temps, on assiste à des manifestations d’un antisémitisme motivé par la jalousie, tel que vous l’avez décrit...
C’est dans cette ville que grandit Hitler. Il voulait devenir peintre mais a échoué à tous les concours d’entrée de l’Académie. Sa haine contre les institutions universitaires et académiques - où pourtant les Juifs n’étaient pas majoritaires - est emblématique de la rancœur éprouvée par ceux qui ont échoué envers ceux qui réussissent et sont plus intelligents. Et puis il y a eu le maire Karl Lueger, premier homme politique d’Europe à se servir ouvertement et systématiquement d’arguments antisémites dans sa campagne électorale.
En même temps, on observe un exemple intéressant de tolérance de la part de l’Etat : pendant deux ans, l’Empereur refuse d’entériner l’accession de Lueger au poste de maire en raison de ses propos antisémites. Lueger parvient pourtant à ses fins, et Hitler le qualifiera de plus grand maire allemand de tous les temps, car il a été le premier à se servir de l’antisémitisme politique et à le transposer systématiquement dans son action.

Il a donc ouvert une voie…
Tout à fait, l’antisémitisme politique de masse est un phénomène né à Vienne. Lueger en est l’instigateur, Hitler est son élève et admirateur.

Comment les intellectuels, juifs ou non-juifs ont-ils réagi à Lueger ? Ont-ils pris son antisémitisme au sérieux ?
Lueger a bien été pris au sérieux, car il était extrêmement populaire – aujourd’hui encore, une partie de la Ringstrasse [grands boulevards circulaires] s’appelle toujours « Dr. Karl Lueger Ring ». Lueger maîtrisait la gestion de la ville à la perfection. Chrétien, social, tout lui réussissait. D’une certaine manière, il était à l’exact opposé du mouvement d’émancipation social-démocrate. Aujourd’hui encore, certaines infrastructures comme l’approvisionnement de la ville en eau fonctionnent encore grâce aux talents d’organisateur de Lueger. Il n’était pas non plus homme à vouloir provoquer des échauffourées. On lui doit cette célèbre phrase « C’est moi qui décide qui est juif ». Lueger ne pratiquait pas un antisémitisme raciste, il se définissait lui-même comme un antisémite économique en lutte contre la supériorité culturelle de l’intelligentsia juive viennoise.

Les écrivains « Fin de siècle » abordent-ils des sujets comme leurs origines juives ou l’antisémitisme ?
Guère ! Karl Kraus est celui qui s’y intéresse le plus. C’est un antisioniste déclaré et un farouche critique du libéralisme juif, il n’épargne nullement ses collègues. Il se voit en même temps comme un gardien d’un héritage classique allemand et européen. Nulle trace d’un retour à la foi ou aux traditions juives.

Pour Schnitzler, l’antisémitisme culturel et politique joue un rôle, car il en a lui-même fait les frais : les scandales le concernant se sont succédés, le plus célèbre d’entre eux ayant été celui autour de « La Ronde », une pièce qui brise les tabous sexuels.
Son roman « Vienne au crépuscule » aborde avec beaucoup d’intelligence et de finesse toutes les formes d’existence qu’un Juif pouvait mener à Vienne. A mon sens, ce livre pressent le malaise à venir. La communauté juive viennoise est en route vers une émancipation totale et vers la possibilité d’une assimilation. Or l’assimilation implique deux partenaires, celui qui veut être assimilé et celui qui accepte ou non l’assimilation. Je crois que dans la Vienne des années 1900, le processus d’assimilation commence à se heurter à ses limites. Et l’une de ces limites est bien sûr l’antisémitisme. Schnitzler ne l’exprime pas directement dans « Vienne au crépuscule », mais il a comme un pressentiment.

Propos recueillis par Angelika Schindler, mai 2011



Edité le : 20-04-11
Dernière mise à jour le : 25-05-11