Le « Mémorial de la Shoah », centre commémoratif, de recherche et de documentation sur l’histoire de l’Holocauste a été ouvert au public le 27 janvier 2005 à Paris.
Cette institution a une longue histoire : en 1943, les membres de la communauté juive de Grenoble se procurent des documents de la Gestapo sur les persécutions des Juifs en France, et fondent le « Centre de documentation juive contemporaine ». Dans les années 1950, un mémorial aux victimes de la Shoah est érigé dans le quartier historique du Marais, à Paris. Il porte le nom de « Mémorial du martyr juif inconnu ». Ce bâtiment abrite aussi le centre de documentation juive, et est depuis des décennies un lieu important pour la communauté juive et les historiens. Le nouveau « Mémorial de la Shoah » s’adresse à un public plus large, et se veut l’institution européenne de référence, aux côtés du Musée de l’Holocauste de Washington et de Yad Vashem à Jérusalem.
Le « Mémorial de la Shoah, Musée, Centre de Documentation juive contemporaine » a rouvert ses portes dans le Marais après
le 27 janvier 2005, date du soixantième anniversaire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz. Le jour de l’inauguration est une date qui rappelle à la communauté juive de France des souvenirs douloureux. Jacques Fredj, directeur du « Mémorial de la Shoah », rappelle
combien les survivants de la Shoah en France se sont retrouvés isolés juste après la guerre :
On reste toujours assez réservé quand on parle de libération. Parce que la libération d’Auschwitz, la libération de Paris, les Juifs l’ont vécue complètement différemment. Pour l’ensemble de la population française, c’étaient des moments de joie, et pour les Juifs c’était au contraire un moment de deuil, où on comptait les morts, où on essaie de retrouver la famille, où on essaie de retrouver les enfants orphelins qui avaient été cachés, où la communauté juive a été décimée.Simone Veil, présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, rappelle également l’indifférence de la société française de l’après-guerre. Elle fut libérée en avril 1945 du camp de concentration de Bergen-Belsen.
Elle raconte qu’une de ses sœurs avait survécu au camp de concentration de Ravensbrück. Puisqu'elle était résistante, la soeur de Simone Veil fut fêtée comme une héroïne à son retour en France, tandis que personne ne s’intéressait au destin des survivants de l’Holocauste.
Les résistants étaient des héros populaires dans la France de l’après-guerre,
tandis que les survivants de l’Holocauste rappelaient le rôle joué par le gouvernement français de Vichy, qui accorda un soutien massif aux Allemands lors des persécutions des Juifs. L’amnésie collective de la société française a duré 50 ans. Ce n’est qu’en 1995 que le Président de la République française, Jacques Chirac, a reconnu officiellement la responsabilité de l’Etat français dans la persécution des Juifs en France. Selon Jacques Fredj, la mémoire a été « apaisée » :
A partir de ce moment-là, on a commencé à pouvoir se poser les vraies questions. A partir du moment où le statut de victimes était reconnu aux victimes, à partir du moment où l’Etat français reconnaissait ses responsabilités, le travail de mémoire et d’histoire, le travail de deuil pour les familles a pu aussi réellement commencer. Je dis « apaisée », parce que je pense qu’après la déclaration du chef de l’état un certain nombre de Juifs de France ont dû se sentir réconciliés avec leur histoire, avec l’histoire de leur pays et du pays dans lequel ils vivaient. L’inauguration du mémorial parisien rénové symbolise aussi cette réconciliation. Lorsqu’on approche de l’entrée, on se retrouve d’abord entre trois hauts murs. Les noms, prénoms et dates de naissance de 76 000 personnes y sont gravés dans du marbre de couleur claire : ce sont les noms des hommes, femmes et enfants juifs déportés de France entre 1942 et 1944 et assassinés à Auschwitz. Selon Eric de Rothschild, président du « Mémorial de la Shoah », ce
« Mur des noms » fait comprendre en un coup d’œil aux visiteurs le drame de la Shoah :
Nous leur donnons ainsi une sorte de sépulture, nous leur donnons une pierre tombale. Leurs parents, leurs proches n’avaient aucun endroit pour se recueillir. Mais également, je crois que nous individualisons l’ensemble de chacun de ces déportés. 76000 personnes c’est pas une corde – c’est 76000 individualités et c’est ça que nous avons vraiment voulu mettre en avant : le destin brisé de chacune de ces personnes qui a disparu pendant la Shoah.Le regard sur ces destins individuels perdure, se retrouve comme un fil d’Ariane dans les expositions du nouveau mémorial et centre de documentation. Le visiteur peut découvrir sur l’un des murs de l’entrée des photographies projetées. Ce sont des clichés grand format, un peu flous, qui montrent un homme vêtu d’une tenue de motocycliste, un rabbin en train de prier, des enfants et des femmes qui rient sur une plage. On voit ensuite les mêmes photos, nettes, avec des détails : ces filles en maillot de bain qui rient s’appellent Arlette, Rose, Margarete et Liliane Bloch. Elles ont été assassinées à Auschwitz.
Les nouvelles collections permanentes exposent des journaux intimes, des photos, des récits de témoins oculaires, des destins individuels. Le centre de documentation, riche de plus d’un million de documents, dispose de nouveaux locaux situés au quatrième étage ; les visiteurs ont également accès librement à un centre multimédia au rez-de-chaussée.
Ce « Mémorial de la Shoah » rénové et de conception nouvelle, qui est déjà depuis des décennies un lieu important pour la communauté juive et les historiens, veut sortir de son isolement 60 ans après la fin de la guerre, notamment en raison des manifestations d’antisémitisme et des violences actuelles. Il souhaite devenir l’institution européenne de référence, aux côtés du Musée de l’Holocauste de Washington et de Yad Vashem à Jérusalem. Les responsables du projet ne craignent pas la concurrence allemande, avec le projet de mémorial de Berlin. Selon Jacques Fredj, ce dont nous avons besoin aujourd’hui, ce n’est pas de monuments impressionnants, mais d’institutions culturelles.
Kathrin Hondl