Il n’y a pas encore si longtemps, les Latinos installés aux États-Unis trouvaient les ballades mexicaines traditionnelles complètement ringardes ; les remettre au goût du jour aurait été impensable. Mais voilà que des chanteurs comme El R.M. ou Jessie Morales ont réussi le petit tour de force de faire connaître aux Etats-Unis ces « corridos », enveloppés dans une version plus hard, les « narcocorridos » ou « ballades de la drogue ». De quoi donner des insomnies à plus d’un élu politique ou sociologue. La société ne s’engage-t-elle pas sur une pente glissante si l’on s’amuse à placer assassinats et règlements de compte sur des mélodies allègres ?
Car sous ses apparences joviales, ce rap mexicain est terriblement lugubre et fait l’apologie des caïds de la drogue : crânes explosés, deals de plusieurs millions de dollars et drogues à gogo. Les chanteurs comme El Komander, El R.M. ou Jessie Morales chantent la gloire des chefs des cartels mafieux.
Alfredo Rios, alias « El Komander », la vingtaine, est la star de ce milieu sulfureux. D’après Time Magazine, à le voir, on dirait que les cartels de la drogue mexicains l’ont envoyé en stage d’été au sein de la mafia russe. El Komander n’est pas le seul à être soupçonné d’entretenir des liens avec ces cartels, mais personne n’en parle ouvertement. Le sujet est sensible. Mieux vaut également éviter de critiquer ces criminels ou de parler d’eux en des termes désobligeants : ces trois dernières années, pas moins de 13 artistes ont été abattus. Les barons de la drogue s’intéressent aux narcocorridos, on dit même qu’ils parrainent certaines carrières. Il est donc très risqué de chanter des textes irrévérencieux. Certains chanteurs continuent pourtant de le faire, mais en portant des gilets pare-balles pendant leurs concerts ! Une mesure plutôt utile : on a tiré à 16 reprises sur les musiciens d’El Komander après des concerts donnés à Mexico.
El Komander
« Après de tels événements, nos proches sont évidemment les premiers à se faire du souci. Ils nous appellent pour nous raconter ce qui s’est passé. Ça me rend très triste. Je compatis avec la famille de mon pote Sergio – qu’il repose en paix. Tu te mets à cogiter. Tu renforces les mesures de sécurité. Mais que faire de plus ? Au final, il ne reste plus qu’à remettre son destin entre les mains de Dieu. »
Mais aussi un peu entre celles des autorités américaines. De nombreux corridistas vivent aux USA où ils donnent des concerts, pour le plus grand plaisir des latinos eux aussi fans de Gangsta rap sauce mexicaine. Face à des hymnes comme « El Abogado Del Diablo » – l’avocat du diable –, certains morceaux de Snoop Dog ressemblent à des berceuses…
El Komander
« C’est une chanson sur un chasseur de primes. Un titre comparable aux morceaux de rap US qui parlent d’armes et de drogue – une version mexicaine en quelque sorte. Rien de bien nouveau. Déjà à l’époque de Pancho Villa, il était question dans les corridos d’armes et de fiestas. La seule différence, c’est que la brutalité est montée d’un cran. A cause de la spirale infernale à Mexico. »
Depuis fin 2006 sévit ouvertement la guerre des narcotrafiquants. Elle a fait plus de 40 000 victimes. On comprend que le gouvernement souhaite faire interdire les narcocorridos et leur apologie de la violence. Sauf que les musiciens ont évidemment un tout autre avis : ils traitent sur fond de musique traditionnelle de thèmes sensibles comme la mort, un sujet qui nous préoccupe tous. Et les compositions d’El R.M. cartonnent, surtout auprès des jeunes filles.
Comparé aux autres chanteurs de narcocorridos, El R.M. fait figure de gendre idéal. Autrefois chanteur à l’eau de rose, il joue aujourd’hui les durs à cuire sans pour autant faire fuir son auditoire féminin. Quoi qu’il en soit, ces chanteurs sont conscients que leur notoriété peut porter à conséquence.
El R.M.
« Je suis dans le showbiz depuis longtemps. J’ai vécu ma première fusillade à 13 ans, sur la scène d’un club dans lequel je n’aurais jamais dû me trouver. Mon père m’a appris à être prudent, à prévenir ceux qui m’entourent dès que j’aperçois quelqu’un de louche ou qui est ivre. Un réflexe que je garde aujourd’hui encore. »
Idem pour Jessie Morales, né dans le célèbre quartier de South Central à Los Angeles, berceau du rap west coast. Ici, il y a deux moyens de faire carrière : appartenir à un gang ou en livrer la BO. Jessie a opté pour la version musicale, notamment pour sortir ses parents de la misère. Même s’il adore le hip hop old school, il a dédié son premier album au chanteur Chalino Sanchez. Depuis son assassinat au Mexique, il a atteint un statut culte.
En tout cas, peu importe l’envers du décor, le romantisme latino marche ! En l’espace de deux semaines, l’album de Jessie Morales a trusté les charts latinos aux Etats-Unis.
Jessie Morales
« Les Mexicains adorent les armes, et ils aiment s’en servir. Je sais que ça paraît dingue, mais depuis qu’elles existent, tout le monde se balade avec. C’est un moyen d’exprimer nos sentiments. Tu joues un corrido et tu tires en l’air. Ça fait partie du folklore. Mon responsable de la sécurité est certainement en train de péter les plombs parce que je raconte ça devant une caméra ! Mais c’est la vérité : on adore les armes. »
Tant qu’on s’en tient à des salves de joie, ça va. Reste à savoir si le gangsta rap pourra se passer du volet gangster. Ce qui n’est certainement pas la préoccupation première des aficionadas de ce style musical.
Trackslist
« Carteles Unidos » de El R.M. (LA Disco Music)« Mi Complice » de Jessie Morales (Blueprint Records)
« Mafia nueva » de El Komander (LA Disco Music)
« Fiesta en Playa » de el Komander (La Disco Music)
« Sangre de Maldito » de El R.M. (LA Disco Music)
« Mi amigo, mi amor » de Jessie Morales (Blueprint Records)
« Mi complice Chalino » de Jessie Morales (Blueprint Records)
« Te He Promitido“ »de Jessie Morales (Blueprint Records)
« Movimiento Alterado » de El R.M. (LA Disco Music)
« El Abogado Del Diablo » de El Komander (LA Disco Music)
« La Desvelada » de Jessie Morales (Blueprint Records)







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