Journalisme ne rime pas avec dilettantisme. C’est en gros ce qu’on doit apprendre sur les bancs des écoles de journalisme américaines. Mais s’il vous arrive d’aller à Washington et d’avoir une journée devant vous, pourquoi pas – en dilettante – faire le circuit des hauts lieux de la presse américaine de l’histoire récente ? Dans un périmètre très restreint, on tombe coup sur coup, en quelques encablures, sur des lieux hautement symboliques. Un pan d’histoire sur les rapports entre médias, politique et opinion.
Déambulation dans l’histoire de la presse


Cette histoire, éminemment prototypique du journalisme d’investigation, est encore parfaitement d’actualité, estime Alicia Shepard dans son livre (paru récemment en traduction allemande) « Woodward and Bernstein. Life in the Shadow of Watergate », qui illustre ce qu’on désigne dans les ouvrages scientifiques par la formule un peu fade « d’observation du système politique par le système médiatique ». Les jeunes reporters n’étaient rien de moins que le quatrième pouvoir à l’œuvre. Dans un minutieux travail de détective, ils ont regroupé et croisé quantité d’informations et d’indices, qui, au final, ont contribué dans une très large mesure à pousser Nixon à la démission. De plus, leur livre « Les fous du président » est devenu un classique de l’essai journalistique et politique, un genre inédit, qui leur vaut à jamais une place sur l’Olympe du journalisme.
Le quatrième pouvoir à l’œuvre
Les bureaux de « Woodstein » (le nom dont on ne tarda pas à affubler ce duo improbable), n’étaient qu’à deux kilomètres au nord-est du lieu du scandale. C’est là, dans un bâtiment un peu lugubre de la 15e rue, que le fameux « Washington Post » a son siège, le point névralgique des révélations du Watergate, à une époque où les machines à écrire étaient encore vissées sur les bureaux de la rédaction et où, le samedi, il était pratiquement impossible de travailler « pour des raisons structurelles » : personne ne répondait au téléphone, les documents n’étaient pas disponibles, les bibliothèques et les archives fermées…Reporters « intervenants extérieurs »
Bernstein et Woodward ont, si l’on peut dire, réussi à s’imposer comme « intervenants extérieurs » d’un organe de presse en défendant leur version et leurs papiers en s’opposant à leur hiérarchie. Un fait peu commun qui a été récompensé par le prix Pulitzer en 1973 pour - cela à son importance – « services insignes » rendus par le « Washington Post » pour la « défense du bien public », et non en raison de leur mérite individuel.Plus qu’une destination pour nostalgiques de l’investigation, le siège du « Washington Post » est aujourd’hui la centrale d’un grand groupe médiatique qui a le vent en poupe, qui chapeaute notamment le magazine Newsweek, le site Internet « Slate.com » et plusieurs chaînes de télévision câblées. L’année dernière, ce fut le seul groupe de presse à voir progresser sa valeur en bourse, comme le montre le volumineux rapport « State of the News Media ». L’un des chapitres de ce rapport, la rubrique « Project for Excellence in Journalism », rassemble tous les ans les chiffres les plus marquants dans l’évolution des médias américains. Le document est édité sous l’égide, entre autres, de la très renommée Ecole de journalisme de l’Université Columbia de New-York. Les conclusions du dernier rapport en date sont alarmantes : « Les médias d’information américains sont, en 2008, dans une phase encore plus précaire que l’an dernier ». Les tirages et les effectifs sont en baisse, le public, hétérogène, est de moins en moins facile à cibler, les annonces stagnent ou reculent : le quatrième pouvoir va au devant de graves problèmes. Une évolution qui affecte aussi le métier des icônes Woodward et Bernstein : les journalistes ne font pratiquement plus que re-traiter les dépêches des agences au lieu de réaliser eux-mêmes des reportages originaux, estiment les rédacteurs du rapport.
Bons pour le musée ?
Pour en savoir plus sur le mode de fonctionnement du journalisme moderne à l’ère du multimédia, il suffit de pousser un peu plus loin, à un peu plus de deux kilomètres au sud-ouest, en direction du Capitole. C’est ici qu’a ouvert ses portes récemment le « Newseum », qui se targue d’être le musée le plus interactif du monde. Sur six étages, cet imposant immeuble en verre retrace l’histoire du journalisme. Ou pour être plus exact, l’histoire du journalisme et de sa commercialisation. Ainsi, à côté des gros titres sur le Watergate ou l’affaire Lewinsky, on trouve bien sûr les attentats du 11 septembre 2001 - avec chaque fois les visages des auteurs -, mais c’est surtout le paysage des grands groupes de presse qui se déploie devant les yeux du visiteur, un paysage qui s’étiole au fil des ans. Le musée - petite précision - est financé par la fondation Al Neuharts, fondateur du quotidien à grand tirage « USA Today ».Cette promenade au cœur de la capitale américaine et à travers l’univers des médias américains s’achève sur la Pennsylvania Avenue. A un bon kilomètre au nord-ouest, on aperçoit un bâtiment qui semble aimanter les reporters de tout poil : la Maison blanche. Depuis bien longtemps, ce ne sont plus les reporters à l’ancienne, comme Woodward et Bernstein, qui mettent leur travail au service d’une opinion démocratique : avec l’arrivée des technologies numériques, le nombre des chasseurs de nouvelles et de scoops s’est multiplié à l’infini. Matt Drudge, l’obscur cyberjournaliste qui a révélé l’affaire Clinton-Lewinsky en 1998, n’est plus considéré que comme le précurseur d’une évolution qui maintenant inonde le public d’une multitude d’informations - souvent tapageuses et non vérifiées - publiées par des internautes incontrôlables. Les nouvelles stars de la blogosphère s’appellent Markos Moulitsas ou Arianna Huffington ; eux ont des sites d’information respectables ; ils aiment aussi, en collectifs, étaler les derniers commérages qu’ils tiennent directement du Capitole, par exemple sur le site « wonkette.com », un blog sur la politique et la société de Washington.
Du reporter héros au petit communiquant
Aucune raison d’en douter : cet engagement des nouveaux médias d’information est bien d’ordre politique. Pourtant, la déontologie classique des journalistes d’investigation de l’ère « Woodstein » n’est plus vraiment de mise dans cette nouvelle génération. Ce qu’elle partage avec ses aînés, en revanche, c’est l’attachement à la stabilité et à l’intégrité des institutions politiques, et il arrive parfois que l’esprit Watergate se rappelle à son bon souvenir : le site visionnaire « Off the Bus », créé dans la blogosphère du web-journal « Huffington Post », ne rassemble aujourd’hui pas moins de 6.000 journalistes non-professionnels, qui portent un regard d’électeurs sur l’activité des candidats à la présidence. Le nom du blog est un clin d’œil : c’est sous le titre « Boys on the Bus » que le journaliste Timothy Crouse avait publié en 1972 les commentaires de certains reporters qui suivaient la campagne électorale.La boucle est bouclée dans cette déambulation au cœur de la capitale médiatique d’outre-Atlantique, et les grandes institutions du journalisme d’information continuent de suivre candidats et locataires de la Maison blanche. La nouveauté, c’est qu’elles se trouvent maintenant face à une rude concurrence : sans être grand clerc, on peut parier qu’à l’avenir, les prochains Woodward et Bernstein se recruteront dans les rangs de ceux qui incarnent le « journalisme citoyen », une forme contemporaine et participative de contrôle démocratique du pouvoir.







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