D’une part, le conflit se prolonge durant de longs mois, la France n’étant intégralement libérée qu’en février 1945, l’Allemagne nazie ne rendant les armes que le 8 mai 1945. Combats terrestres, bombardements, représailles allemandes… composent un quotidien parfois tragique qui rompt la liesse caractérisant les journées de la libération. La guerre fait parfois de brutales irruptions, comme le montre le témoignage de Pierre Pascarel :
En 1944, l'année de mes 8 ans, je me trouvais dans une propriété appartenant au gouvernement suédois, dans la forêt de Chantilly, à 60 kilomètres au nord de Paris. Nous étions une centaine d'enfants hébergés dans ce château 19ème perdu dans la forêt, près des étangs. Un soir d'été, un régiment allemand, composé d'auto-mitrailleuses et autres véhicules légers s'est avancé dans l'allée privée. Un commandant est descendu de voiture et a demandé à la personne qui gérait la propriété d'occuper pour la nuit un bâtiment mais elle a refusé en disant que, la Suède étant un pays neutre, elle pouvait seulement autoriser les militaires à s'établir pour la nuit dans le parc.
Le lendemain, au matin d'une belle journée ensoleillée, je suis sorti avec plusieurs enfants voir de plus près nos visiteurs. Ils étaient occupés à leur toilette : des jeunes gens qui riaient et s'aspergeaient, très gais, comme insouciants, et qui nous faisaient des signes amicaux, tandis que la musique diffusée par les haut-parleurs des véhicules ajoutait à cette sorte de kermesse.
Soudain, un char a débouché de l'une des extrémités du parc, défonçant la clôture, bientôt suivi de plusieurs autres. Mes camarades et moi nous sommes sauvés pour rentrer dans la maison, tandis que les soldats allemands fuyaient en tous sens, à demi nus, désarmés, poursuivis par les tirs des tankistes. Je me souviens que l'un d'eux émergeait de sa tourelle, tenant une mitrailleuse dirigée sur les fuyards qu'il arrosait d'un tir meurtrier. Derrière les vitres, nous pouvions voir s'opérer une sorte de carnage absurde, les chars étant invulnérables et les Allemands sans autre réaction que de tenter de s'échapper vers le couvert des arbres de la forêt. Beaucoup tombaient sur la pelouse. La musique de kermesse continuait à se faire entendre entre les rafales. Le doux et chaud soleil nimbait la scène de reflets irisés.
Nous avons ensuite été attirés par une autre musique, qui se faisait entendre à l'extrémité opposée de la propriété. Nous sommes sortis et avons couru jusqu'à la route, où défilait maintenant une troupe de soldats américains pareille à celles de tous les films vus depuis, avec les lanières des casques détachées, cet air de gouaille et de jeunesse décontractée qui en fait la particularité. Ils jetaient des plaquettes de chewing-gum et autres friandises vers la foule, venue du village, qui les acclamait.
Les cloches de l'église se sont mises à sonner et je me souviens avoir, pour la première fois depuis le début de la guerre, mangé du pain blanc ce soir-là.
C'était la libération de la France !
Cette émergence est parfois moins meurtrière mais tout aussi macabre comme le suggère la découverte de Jacqueline Bonneviot-Contin :
Je me souviens, j’avais 2 ou 3 ans, j’étais dans les bras de mon père, nous quittions notre maison à pied, dans la baie du Mont-Saint-Michel, parce que Saint-Malo allait être bombardé, Les allemands y étaient réfugiés et se défendaient des américains qui arrivaient, en bombardant la région ! 1er souvenir, une voisine, voyant les américains sur la route, s’est précipitée vers eux pour leur donner un bouquet de fleurs, 2ème souvenir, nous marchions le long de la grève et j’ai vu un américain mort, par terre entre des X (vous savez les rails de chemin de fer) que les allemands avaient préparés pour barrer la route aux américains. Il était beau, il était mort avec un bouquet de fleurs sur son corps, cela m’a beaucoup marquée. 3ème souvenir : en continuant notre chemin, d’autres jeunes soldats nous ont donné du chewing-gum. MERCI encore à tous les alliés d’avoir libéré notre pays.
De même, la dureté de la guerre et les conflits de conscience qu’elle a pu engendrer s’imposent parfois au détour d’une conversation, comme le rappelle Odette :
Conversation avec un aviateur américain dans un restaurant parisien, peu de temps après la fin de la guerre. Il me dit qu'il avait bombardé des villes allemandes et qu'il avait des sentiments de culpabilité jusqu'à la vue des cadavres entassés dans les camps de concentration : Il avait ajouté; "A partir de ce moment tous mes remords ont disparu."
On ne saurait donc résumer la libération de la France à des journées heureuses, festives et fraternelles. La guerre et son cortège d’horreurs savent se rappeler au (mauvais) souvenir des populations et des troupes.Les comportements de l’armée américaine, par ailleurs, ne sont pas toujours appréciés par les civils.
Rappelons tout d’abord que l’US Army reste une institution ségrégationniste qui maintient une stricte séparation entre Noirs et Blancs et traite les Afro-Américains comme quantité négligeable. Ces comportements racistes choquent souvent les Français, comme le rappelle François Collin :
Mais, sans le savoir encore à cause de mon jeune âge, j'ai découvert la ségrégation raciale: Un jour, un bataillon d'artillerie lourde est arrivé au village avec d'énormes canons, et stupéfaction pour nous, tous les soldats étaient noirs ! Nous, les enfants, n'en avions jamais vus! C'était un évènement ! Mais le commandement américain avait fait savoir qu'il était interdit de les rencontrer. Ils étaient cantonnés sur les hauts du village, derrière le cimetière, et dès les premières salves tirées, la moitié des vitres des maisons se sont effondrées !! Les gamins que nous étions n'avions que faire des interdits militaires, et entrainés par les plus grands, nous avons accédé, par les sentiers, au fameux cantonnement des artilleurs: Des grands gaillards tous noirs avec des grands sourires tous blancs !! Leur première surprise passée, ils nous ont accueillis avec chaleur, nous plaçant près des canons dont les roues étaient plus grandes que moi ! Hélas, un officier blanc s'est précipité sur nous avec force cris, en nous faisant déguerpir pour une raison qui nous échappait complètement. Les adultes nous ont expliqué que si nous retournions voir ces soldats, ceux-ci risquaient d'être punis. Ce n'est que bien plus tard que nous avons compris pourquoi....
Nous étions libres ! De retour à Nancy, la vie reprit son cours. J'avais quitté "mes grands copains kakis" non sans mélancolie, mais nous étions toujours entourés par la troupe des US. Seules, les relations n'étaient plus les mêmes. Je garde un souvenir très affectueux envers ces soldats qui en plus de la liberté m'ont apporté, à leur façon, de la tendresse. Mon père est revenu de Buchenwald en mai 45. Une vie nouvelle m'attendait.
Et Georges Bernard conserve encore le souvenir cuisant d’une scène choquante, lors de la libération de Bar-le-Duc :
Le 1er septembre 1944, la 3e Armée commandée par le Général Patton libérait Bar-le-Duc, chef-lieu du département de la Meuse ; l'infanterie américaine rentrait sur deux colonnes par la première artère de la ville, rue de Véel, une foule nombreuse de chaque côté de la rue afin d'applaudir cette armée libératrice. A mes cotés, une petite amie âgée de dix ans, poussée par l'enthousiasme de ces moments-là, s'est précipitée en direction du seul soldat de couleur présent au milieu de la colonne pour lui offrir des fleurs, elle fut repoussée assez brutalement vers le trottoir, elle revint vers moi assez dépitée que son geste fut si mal interprété.
Cette anecdote m'est restée très longtemps en mémoire, ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai analysé le comportement de ce soldat libérateur, la gêne ressentie, lui, seul homme de couleur, être choisi devant tous ses camarades blancs par une petite française afin de lui témoigner ses émotions.
Sur un tout autre plan, le comportement sexuel des libérateurs se révèle parfois scabreux, sinon criminel. Certaines conduites, troublantes, ne comprennent cependant pas un extrême degré de gravité, comme le note Pierre Dawance, habitant alors à Ramet en Belgique :
Ma mère avait appris à jouer au piano l'hymne américain.
5 ou 6 Américains sont entrés pour prendre le thé. Pour ce faire, ils ont désigné une bouilloire en cuivre au dessus de l'armoire. Ma mère voulait généreusement leur offrir. Ils voulaient juste de l'eau chaude! Ma sœur aînée (10 ans) qu'un soldat faisait sauter sur ses genoux a senti quelque chose se durcir sous ses fesses, mais bon, ça n'a pas été plus loin.
Plus tard, mon frère et moi avons salué chaque camion d'un convoi interminable de camions, en criant "Victoire!" avec 2 doigts en V. Nous n'avions plus de voix.
D’autres évènements sont en revanche infiniment plus tragiques, les viols perpétrés par les troupes américaines notamment. Redécouverts par les historiens, ces comportements sont mentionnés par des témoins qui en furent les victimes, directes ou indirectes :
Ma mère décédée récemment était d'origine normande et habitait avec ses parents dont mon grand-père invalide de la première guerre. Ils ont été libérés en août par les anglais qui se sont conduits super bien après. Ils ont vu passer les américain puis sont venus des noirs américains des unités logistiques non combattantes qui ont fait une razzia dans le village ; ils ont emmené de nuit ma mère (en rentrant dans la maison de ma mère) dans leurs camps pour la violer. Mon grand-père qui était handicapé d'une jambe a réussi à les suivre jusqu'a leur camp en bicyclette et à exiger qu'on lui rende sa fille, ce qu'il a obtenu finalement et l'officier blanc américain lui a dit de foutre le camp avec ma mère qui a ainsi échappé au viol. Contrairement aux américains, les allemands se sont comportés correctement pendant leur occupation (évidemment pas sur tous les plans mais a priori sur celui-là ils n'ont jamais eu à être inquiétés).
Mon père a de nouveau eu le même cas (prise de Rome) en rentrant dans Stuttgart pris par les Français mais "libéré" par les troupes US. Cela ne ma pas empêché d'apprécier les Etats-Unis et d'y vivre plus tard mais je crois avoir une vision plus juste de ce que sont les rapports réels même s'il est difficile de généraliser. En attendant, il est reconnu que les unités américaines en France ont violé de très nombreuses femmes en France et même en Angleterre lors de leur temps de stationnement à un point tel que les anglais les détestaient cordialement aussi.
Un bilan ?
J'ai 78 ans et pour moi l'arrivée des américains, des anglais, des français...et des autres car en fait c'était un peuple en révolte qui venait nous délivrer de la main des allemands ! donc malgré tout ce que cela a pu occasionner (bombardements, morts ) moi petit gamin à cette époque, couché dans un fossé, je voyais passer ces avions dans le ciel comme l'arrivée d'anges libérateurs et - quoique l'on dise maintenant des USA - ,il reste que pour moi, sans eux, sans leurs dollars, il n'y aurait plus de France! Il suffit de trouver un peu partout les cimetières où ces braves gars qui ne nous devaient rien sont venus finir leur vie ! Même avec les excès que l'on voit dans certains films, je reste passionné de ces faits de guerre, de camaraderie, ...de sacrifice dans le sang!
Bien que trop jeune pour avoir connu cette période, Yvan Leriche a également à cœur de ne pas oublier les libérateurs tombés sur le sol de la France :
John,
On ne se connaît pas, on ne sait rien l'un de l'autre et pourtant je te dois tellement de choses de ma propre vie. Je ne sais rien de toi ou très peu. Je ne connais pas tes goûts, ce que tu aimais faire, ce que tu aimais dire, ce que tu aimais entendre, si tu aimais une fille là-bas au pays, ce que tu aimais de la vie, de ta trop courte vie. John, tu es ici depuis plus de soixante ans, sur cette terre de France où tu as vécu tes derniers moments afin de prendre part à la libération d'un pays, d'un continent tout entier, d'une civilisation. En découvrant ton visage, j'ai beaucoup pensé à toi.
Ton visage est presque celui d'un enfant, visage rosé avec de bonnes joues que tu avais là. Ton sourire m'a laissé imaginer que tu étais certainement un garçon espiègle, rieur et plein de vie. C'est alors que j'ai sombré dans une immense tristesse aussi, car je sais que ce 6 juin 1944, lorsque tu as sauté dans cette nuit noire et froide sur cette terre Normande, tu as dû avoir si peur. Une peur presque animale face à l'inconnu. Peur d'être éloigné de tes compagnons, peur de te retrouver seul, peur de ne plus jamais voir les tiens, peur de la mort.
Tu as pourtant survécu à cette nuit historique et tu as tenu deux longues journées, car tu es parti le 8 juin. Je me demande comment ont été pour toi ces derniers moments de ta vie, avec qui as-tu passé tes dernières heures ? J'espère du fond de mon cœur que tu n'étais pas seul, car je suis certain que tes compagnons auront alors fait l'impossible pour te tenir en vie et de te rassurer et, aussi loin de toutes les peurs. J'ai pu lire les courriers adressés à tes parents, lors de ta disparition, et j'ai pu constater également que tu étais très apprécié de tes compagnons.
Avant de te dire au revoir, John, je voudrais que tu saches combien je suis conscient que par ton sacrifice ultime et celui de milliers d'autres garçons comme toi, je peux chérir ma liberté et avoir une vie hors d'un tourbillon de guerre. Alors, pour te remercier de la façon la plus sincère, je te promets ceci : chaque fois que je passerai en Normandie je viendrai te voir et rester un petit moment auprès de toi, à regarder ce sol couvert d'herbes vertes et toucher cette croix blanche pour que tu sois moins dans le noir. Par ton souvenir que je garderai dans mon cœur, j'aimerais te redonner un peu la vie. Je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi, pour notre liberté à tous cumulée de génération en génération.
À très bientôt et que les « Dieux » te gardent.
Yvan.
Certains internautes et téléspectateurs, du coup, déplorent l’anti-américanisme qui, selon eux, marque trop souvent les esprits. Tel est le cas de Philippe Le Bihan :
Personnellement je n'ai pas vécu l'arrivée des américains. Bien qu'opposé à la guerre en Irak, je dois reconnaître que les USA ont été de grands défenseurs de la Liberté et de antifascisme. J'écris surtout pour dire que le sentiment anti-américain (voir photo) règne en majorité dans des pays où le négationnisme est de règle!
Merci l'Amérique de m'avoir laissé un continent en Paix et en Démocratie.
D’autres, en revanche, adoptent une position plus nuancée, à l’instar de Pierre Stiévenard :
Quand on est de ma génération (début du "baby boom"), on ne peut avoir envers les Etats-Unis que des relations où la gratitude et l'admiration se mêlent à des sentiments plus récents et critiques (le Vietnam et l'Irak, notamment). Avoir libéré l'Europe (deux fois), le Japon, une partie de la Corée et bien d'autres régions donne-t-il le droit d'être le "gendarme du monde"? De même, l'URSS a néanmoins contribué à l'échec du Reich d'Hitler. Staline était un tyran, mais je me souviens aussi de l'émotion quand on a annoncé sa mort: pour moi, il faisait partie (avec De Gaulle et Churchill) des libérateurs de 1944/1945... Juger l'histoire avec plus ou moins de recul n'est pas chose facile!Enfin – mais sur un tout autre plan -, plusieurs téléspectateurs regrettent que le rôle des armées françaises, en Italie puis en France n’ait pas été salué à sa juste mesure par les documentaires diffusés. Tel est le cas de Jacques Vignaud :
J'ai suivi avec intérêt les premiers épisodes de "The War" et j'avais cru découvrir certaines informations qui m'avaient échappé jusqu'alors, en particulier sur les évènements du Pacifique. Aussi mon désappointement fut-il bien grand quand j'ai entendu le commentateur affirmer que les troupes américaines étaient entrées dans Paris le 25 Août 45 et avaient libéré la capitale de la France !j'étais bien jeune à l'époque (9 ans) mais habitant à quelques centaines de mètres de l'Hôtel Majestic siège de l'état major allemand, j'ai vécu directement cet épisode et ce ne sont pas des soldats américains qui après d'âpres combats ont investi l'Hôtel Majestic mais des éléments de la 2ème DB du général Leclerc. Pour mémoire, je rappelle que les premiers blindés de cette division avaient atteint Notre Dame le 24 dans la soirée. Les américains sont eux arrivés le 26 août et sont entrés dans un Paris libéré !!! Bien sûr, les images projetées de jeunes femmes embrassant des soldats américains sont réelles mais l'information historique est parfaitement fausse. Si l'ensemble de ce documentaire est du même ordre, je ne risque pas de regarder les derniers épisodes, car il s'agit là de propagande à la gloire de l'Amérique, une simple relation faisant mention de la participation de leur petit allié français n'aurait pas terni l'image de la glorieuse armée américaine.







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