Pour Berlusconi, la justice est un chiffon rouge. Le simple fait de penser à un tribunal ou à la justice le met hors de lui, lui donne de la tension, l´empêche de dormir, lui fait perdre les quelques cheveux qui lui restent et creusent sur son visage de nouvelles rides qu´il essaie vainement de dissimuler sous son maquillage. » Quand Andrea Camilleri disserte sur l'ancien chef du gouvernement italien, on serait tenté de penser qu´il tire le portrait d´un de ses nouveaux personnages de roman policier. Sans doute encore un affreux jojo de Vigata, le bourg sicilien où le commissaire Montalbano traque le crime depuis maintenant sept romans et quatre films. Mais quand il est question de Berlusconi, Camilleri ne plaisante plus. L´écrivain soutenait ardemment le mouvement de protestation qui dénoncait, en Italie, la soumission rampante de l´Etat aux intérêts personnels et louches de ce magnat de la presse, qui était aussi premier ministre.
Et l´attitude qu´adoptait Camilleri pour accuser Berlusconi ressemblait étonnamment à celle de son fin limier, un homme sobre, indépendant, sarcastique, implacable dans la dénonciation des monstruosités. Si tout sépare ces deux hommes, leur ascension verticale, politique pour l´un, littéraire pour l´autre, est quasiment concomitante à la fin des années 90. Silvio Berlusconi, il est vrai, s´est systématiquement servi de la puissance séductrice de son empire médiatique, alors qu´Andrea Camilleri, lui, a toutes les peines du monde à s´expliquer la gloire tardive qui lui est « tombée dessus » à l´âge de 72 ans. « C´est une conspiration des lecteurs », se plaît-il à dire quand il se remémore l´été 1997, année où ses livres occupaient huit des dix premières places au palmarès des meilleures ventes en Italie. Rétrospectivement, l´idée que l´écrivain ait attendu pas moins d´une trentaine d´années avant d´accéder à cette gloire sans précédent donne le vertige. En 1978, à la publication de son premier roman « Il corso delle cose » (Le cours des choses, non traduit), il sort de 10 années de purgatoire : 14 éditeurs avaient refusé son manuscrit. Bien inspirés apparemment, car au début, le livre prend la poussière dans les rayons de la librairie. D´autres textes publiés sans grande conviction connaissent un sort comparable. Pourtant, Camilleri s´était déjà fait un nom comme metteur en scène de théâtre et de télévision : à la fin des années 50, il avait fait venir Beckett en Italie ; puis mis en scène Ionesco, Strindberg, Maïakovski et, à de nombreuses reprises, son compatriote et parent sicilien Luigi Pirandello. Dans les années 60 et 70, il avait offert aux téléspectateurs transalpins des séries policières, avec les inspecteurs Sheridan et Maigret, des films dont le succès était tel qu´ils vidaient littéralement les rues. Mais personne ne lisait ses livres... jusqu´à ce qu´il se souvienne du polar et donne naissance au commissaire Montalbano. Salvo Montalbano vit et enquête dans la bourgade sicilienne de Vigata, qui n´est autre, en fait, que le village natal de Camilleri, Porto Empedocle, dans la province d´Agrigente.
Dans les milieux policiers, c´est un marginal. Il évite les puissants, déteste les journalistes ; ce biblivore, grand amateur de cuisine sicilienne, a une fiancée qui travaille à Gênes. Camilleri donne à son commissaire quelques traits de caractère, crée quelques gags à répétition, rien de plus. Le reste n´est qu´intrigue, chaque enquête étant à la fois une quête éternelle de la vérité. Un cocktail que les lecteurs trouvent soudainement irrésistible. La machine à succès est en route. Camilleri ressort alors de ses tiroirs l´oeuvre de toute une vie : un univers littéraire peuplé de 21 ouvrages, dont l´action se situe toujours à Vigata et alentour. Des enquêtes de Montalbano, mais aussi de nombreux romans historiques dans la Sicile du 19e siècle, qui tient à coeur à Camilleri. C´est l´époque de l´unification italienne, un chapitre de l´histoire du pays dans lequel « les erreurs commises à l´époque sont si nombreuses que nous les traînons encore aujourd´hui. » Ses livres en décrivent quelques unes, des mesures brutales ou absurdes, par lesquelles les émissaires du nouvel Etat, envoyés du Nord du pays en Sicile, se disqualifient complètement aux yeux de la population. Camilleri s´appuie sur des documents d´époque : un tract trouvé dans les papiers de son grand-père, un décret sur l´installation d´une ligne téléphonique privée, des éléments de l´enquête réalisée par l´Etat en 1876 sur les conditions de vie en Sicile. Et le public sent bien que l´originalité des romans policiers de Camilleri, les dialogues précis, le côté vivant des personnages, l´alternance rapide des lieux, des critères qui obéissent aux lois du montage cinématographique que tout ceci traverse aussi ses romans historiques et en fait une lecture dont le plaisir devient rapidement insatiable. En quelques années, Andrea Camilleri est devenu une véritable institution en Italie. Son oeuvre débouche sur autant de messages politiques : « J´ai écrit un jour que les Siciliens se trouvent entre le marteau de la mafia et l´enclume de l´Etat. C´est exactement la situation de Montalbano. Il sait qu´il doit lutter contre la mafia, mais il connaît aussi les travers de l´Etat. Et il sait, comme moi, que vérité ne rime pas toujours avec justice. »
Aux yeux de Camilleri, Montalbano est l´ambassadeur d´une autre Sicile, qui parvient tout doucement à s´affranchir de ses vieilles contraintes et de ses clichés. Les deux dernières enquêtes, qui ne sont pas encore traduites, vont encore plus loin, elles sautent à pieds joints dans l´actualité. Il y est question de cyber-criminalité, de réfugiés du tiers-monde échoués sur les côtes siciliennes, du sommet du G8 à Gênes qui sombre dans la terreur et la violence policière. Pas de doute, il s´agit, ici, par littérature interposée, d´un règlement de compte avec le système Berlusconi et Camilleri ne semble pas vouloir s´arrêter là. Aux débuts de sa fulgurante apogée, l’aimable monsieur, si reconnaissable à son crâne ovale et à sa voix sonore, se pliait sans renâcler à l’exercice de l’interview et des plateaux de télévision pour répondre à des questions somme toute légitimes, quand on pense qu’une œuvre restée dans l’ombre toute une vie est soudain lue par tout le monde en même temps. Maintenant, il se fait plus rare, mais il sait, il est vrai, y mettre les formes. Sur son répondeur, on peut entendre : « Souhaitant continuer à écrire et – si possible – à vivre, je ne suis pas disponible pour des interviews, prix littéraires, préfaces ou autres présentations de livres ; merci de votre compréhension.»








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