Adolphe Sax a inventé le saxophone afin d’améliorer la musique militaire. Lester Young l’a mis au service d’une poésie swinguante et passionnément rythmée. C’est comme si le saxophone avait attendu plus d’un demi-siècle pour devenir un instrument plein de compassion et de chaleur entre les mains d’un Noir.Dans The Complete Aladdin Sessions, enregistrées essentiellement entre 1945 et 1947 (incluant aussi la session historique de 1942 avec Nat King Cole), la sonorité de Lester Young atteint son apogée, même si c’est en tant que sideman que le saxophoniste ténor a joué ses plus beaux solos. Mais ici, Lester Young nous laisse deviner ce qu’il serait advenu si cet être introverti et sensible avait été fait pour diriger une formation.
Après un passage traumatisant dans l’armée américaine, il est revenu tel un affamé dans le monde de la musique. Voilà pourquoi les sessions Aladdin sont considérées comme les meilleures qu’il ait enregistrées sous son propre nom : on peut y déceler le soulagement, la joie et l’humeur facétieuse avec laquelle le « Pres » (diminutif de « president », son surnom), comme libéré, s’est plongé dans l’univers de l’improvisation.
Les morceaux ont pour l’essentiel été choisis à la dernière minute. Le répertoire se composait de standards et de variations sur des progressions d’accords établis. L’atmosphère détendue d’une jam session se dégage de ces prises, mais non sans tension. Le critique de jazz Leonard Feather (celui qui a produit les New Yorker Sessions) confirme : « Je me souviens de cette session comme d’un après-midi spécial, tout sauf agréable. Surtout parce que le Prez ne se souciait pas d’annoncer quels morceaux devaient être joués, ni comment ou quand ils devaient commencer et se terminer. Heureusement les sidemen avaient des antennes sensibles ».
Les ballades que Lester Young a jouées pour le label Aladdin auraient suffi à lui assurer à jamais une place au panthéon du jazz. These Foolish Things, enregistré en 1945, appartient aux déclarations d’amour parfaites du jazz. Comme souvent chez Young, l’improvisation commence d’emblée, dès la présentation du thème. Ce dernier n’est plus le modèle incontournable, mais devient au contraire annexe à l’improvisation, une ornementation. On entend jouer quelqu’un qui a su préserver un espace de beauté, malgré la discrimination et la ségrégation raciale. C’est un triomphe de l’âme (« triumph of soul ») sur le monde extérieur, qui dure à peine trois minutes et onze secondes.
La douceur triste
Lester Young savait faire s’épanouir les mélodies comme des roses. Dans She’s Funny That Way, sombre ballade mélancolique, Lester Young tire de son sax toute la douceur triste que cet instrument peut produire. Et un peu plus encore. Avec ses faux-doigtés (le false fingering), il produit des effets wah-wah, à la manière des trompettistes avec leur sourdine, et décline le même son sur une infinie palette de sentiments.Lester Young est devenu un précurseur du jazz moderne. Il a débarrassé le saxophone des multiples boulets et scories qu’il traînait derrière lui depuis le jazz Nouvelle-Orléans. La prouesse de Lester Young, c’est d’avoir libéré la ligne mélodique du joug du son. C’est grâce à lui que cet instrument a gagné la fluidité, la légèreté et la vivacité qui ont rendu possibles toutes les formes modernes du jazz.
On peut à juste titre considérer Lester Young comme l’un des pères du be-bop, même s’il n’en a jamais véritablement joué. Les enregistrements réalisés pour la petite maison de disque californienne Aladdin nous laissent toutefois deviner à quoi aurait ressemblé le modern jazz si ce saxophoniste ténor avait joué à l’époque ce style révolutionnaire.
Le choix des accompagnateurs est parfait. Les pianistes comme Dodo Mamarosa (1945) et Argonne Thornton (1946) apportent la complexité harmonique et l’esthétique, ultramoderne pour l’époque, de Bud Powell. À 24 ans, le batteur Roy Haynes impose en partie le rythme, et confère encore plus de modernité à l’agréable swing des enregistrements.
Movin’ With Lester et New Lester Leaps In sont les morceaux où Lester Young s’approche le plus du be-bop, style dont il mériterait d’être le saint-patron. Les jeunes sidemen connaissent parfaitement le vocabulaire de la révolution be-bop. Et ils élèvent ainsi l’ange gardien de ce mouvement sur le pavois du modern jazz sans que Lester Young ait à se conformer au répertoire de formes de ce style.
Des morceaux comme I’m Confessin et Something to Remember You By traduisent un dévouement absolu. Ce sont les témoins d’une autorévélation émotionnelle, qui donne et ne fait que donner, sans demander ce qu’elle reçoit. Ses lignes mélodiques pleines de douceur foisonnent autour d’une grande puissance rythmique, qui a porté ce mélange de décontraction et de vitalité au point culminant du cheminement du saxophone dans le jazz.
Selon les musiciens qui ont travaillé avec lui, jamais Lester Young ne jouait de morceau dont il ne connaissait pas le texte. Dans Tea for Two, il se retrouve sur le terrain connu d’un standard du swing. Il « mastique » les sons plus qu’il ne les joue. Chaque note en traverse une autre, pour une belle séance de dégustation. Avec le solo pour plat de résistance. Il n’y a plus qu’à se régaler !
Lester Young tient son instrument résolument à distance des humiliations qu’il a subies à cause de sa couleur de peau, des traumatismes de la discrimination et de l’exclusion, des contrariétés du quotidien. Et c’est ainsi qu’apparaît – comme par exemple dans East of the Sun – un univers musical comme lui seul pouvait le rêver : aimable, doux, chaud et sensible. La ballade devient utopie innocente, un jardin d’Eden épelé sur le saxophone ténor. Si les anges jouaient du sax, ils le feraient comme Lester Young.Jumpin’ with Symphony Sid devrait lui aussi être hissé au rang d’hymne du be-bop. Ce morceau nous prouve que, malgré tout l’amour qu’il portait aux vieux airs du temps du swing, Lester Young était un moderniste, un rebelle qui s’attaquait aux normes et aux clichés, un homme qui faisait davantage confiance à l’intuition qu’à un chèque.
Son solo dans D.B. Blues est beaucoup trop court, mais même sous cette forme miniature, il parvient à laisser un message qui n’avait jamais été formulé de la sorte sur un saxophone : l’important n’est pas de produire un son précis. Le son est la porte d’accès à l’âme. Chez Lester Young, le son n’est pas une grandeur fixe. Il s’inscrit toujours dans une curieuse fluidité du mouvement : il monte et descend, produit de subtils vibratos, de légers portamenti et glissandi, et infléchit perpétuellement la sonorité.Peu après les sessions Aladdin, Lester Young a connu une véritable descente aux enfers. Mais ici, nous entendons une dernière fois le Maître de la décontraction au sommet de son art, un art plein de compassion.
Texte : Günther Huesmann
Lester Young – The Complete Aladdin Sessions (Vol. 1)enregisté 1942 – 1947
(Def Records)






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