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"The War"

La Seconde Guerre mondiale vue par les Américains : une guerre, que nous pensons connaître par cœur, observée sous un tout autre angle.

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"The War"

La Seconde Guerre mondiale vue par les Américains : une guerre, que nous pensons connaître par cœur, observée sous un tout autre angle.

"The War"

08/02/10

Libération, liesse, émerveillements

Acte II : la seconde campagne de France (juin 1944-1945)


A partir du 6 juin 1944, les troupes alliées, américaines avant tout, entreprirent de libérer le territoire national. Marquant le départ d’un occupant détesté, leur arrivée fut donc saluée et les GI’s fêtés comme des héros.

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Que l’on pardonne cette évidence, l’arrivée des troupes américaines marque, d’abord et avant tout, la libération de la France et le départ d’un occupant brutal et détesté. Nombre de témoignages rappellent cette liberté retrouvée, à commencer par Mireille Dupuis :

28 Août 1944
A mon réveil, j’entends des tirs de mitrailleuses dans la forêt, Maman quitte les étables pour me recommander de rester enfermée. A ce moment nous apercevons des chars, ils descendent la côte, mais arrivés à Courlevon font demi-tour et filent en direction de Couson. Nous sommes assez inquiètes quand Renée arrive toute essoufflée
-« Ce sont les Américains ! » -« Ce n’est pas possible ! » –« Si c’est eux, je t’assure, ils sont là, j’en suis sûre », et elle repart toujours en courant.
-« Viens, » dit Maman, « Allons au Moncet, je veux voir cela de plus près ». Je ne suis pas du tout rassurée, avec précaution nous nous approchons de la route, dissimulées par une haie, enfin nous voyons distinctement l’étoile blanche.
-« C’est bien eux ! C’est bien eux ! » Maman s’élance, les bras tendus comme pour les embrasser. Je ne suis pas très fière, pourvu qu'elle ne se trompe pas ! Mais non, ils sont là, et il y en a ! Ils passent à dix ou quinze km à l’heure environ, trois ou quatre mètres séparent les blindés, certains soldats ont le visage noirci et fatigué, mais tous ont un sourire éclatant, et je les trouve beaux ! ! Toute la population des environs se pressent le long de la route. Tous veulent toucher les mains de ces boys qui viennent de si loin pour nous délivrer.
De temps en temps passe un camion rempli de prisonniers Boches, ils sont accueillis par des huées…
Nous découvrons de drôles de petits véhicules, les Jeeps, puissants et légers, capables d’aller dans n'importe quel terrain, tous les hommes sont fascinés par ces engins. De temps à autre un petit groupe de Français ou de Canadiens s’arrête pour discuter un peu. Ils nous apprennent que Paris est libéré et que les premières semaines ont été très dures avec beaucoup de tués.
Nous restons là toute la journée, sans boire, ni manger, sans penser à la maison dont la porte est restée ouverte, ni aux animaux qui n’ont pas été ravitaillés. Papa nous a rejoint bien sûr. Personne ne pense plus à rien qu’à regarder ce défilé interminable, qui dure des heures et des heures.
C’est la prestigieuse troisième armée de Patton qui passe là, à notre porte…Nous nous demandons comment les Allemands peuvent résister à une telle force, à de tels moyens matériels…C’est l’Amérique qui arrive avec toute sa richesse, sa puissance…
Le soir arrive, le défilé est arrêté. Maman nous oblige à rentrer. Les Jeeps pleines de soldats, sillonnent les alentours, vont trinquer chez l’habitant. A force d’offrir à boire quelques-uns de ceux-ci auront du mal à retrouver leur lit. Chez Germain, des Canadiens font griller sur un feu de camp, un lapin tué pour la circonstance. Avec eux, se trouve un Indien, ils veulent nous faire croire qu’il scalpe les Boches. Ils refusent de parler de la guerre, ce ne sont que rires et plaisanteries…
Cependant des mitrailleuses ont été installées un peu partout, des hommes veillent, il est recommandé de ne pas sortir cette nuit.


Mais la joie de la libération se double d’un émerveillement devant la modernité des troupes américaines, l’abondance de leurs vivres, l’étrangeté de leur culture – du jazz au base-ball. Ces éléments composent un univers presque féérique qui marque durablement les enfants, comme le souligne Michel C. :


En 1945 ma famille habitait au Havre, un immeuble resté intact; de l'autre côté de la rue se dressait une énorme établissement d'enseignement , qui servait de cantonnement à des troupes américaines. Nous habitions au troisième étage et à la même hauteur se trouvaient les fenêtres d'une chambrée. J'avais sept ans et mon frère cinq. Les soldats américains s'amusaient à nous envoyer d'une fenêtre à l'autre, au dessus de la rue, des paquets de chewing-gum ou de confiserie, genre tablettes de Mars, merveilles inconnues et abondantes. L'année précédente, j'avais vu mes parents compter les tranches de pain. Nous sortions d'une période où nous avions subi des bombardements, où nous avions eu faim et où les adultes n'étaient pas souvent gais : nous étions stupéfaits et émerveillés devant ces hommes joyeux et détendus que nous voyions aussi jouer dans la rue à un jeu étrange : ils s'envoyaient une balle qu'ils recevaient avec un gant bizarre. Les Martiens étaient là, ils étaient gentils, la guerre était finie, une nouvelle vie commençait. Merci, oncle Sam!


Ces sentiments sont également partagés par Eugène Cwalinski, alors âgé de 8 ans et demi, dont la famille, éprouvée par les bombardements de Boulogne-Billancourt, s’est réfugiée à Presles, au nord de Paris :


Après le bombardement de Boulogne-Billancourt du dimanche 4 avril 1943 ; ma famille part s’installer à Presles, un village situé à une trentaine de kilomètres au Nord de Paris. Nous demeurons dans une maisonnette au fond d’un jardin en pente ; pour y accéder, il faut passer par le corridor de la maison qui borde la route principale. Le mercredi 30 août 1944, nous savions que Paris avait été libéré quelques jours plus tôt. Ce matin-là, nous observons discrètement par la fenêtre de notre voisine des soldats allemands qui arpentent la rue de Presles et commencent à remonter vers le nord; certains tentent de trouver des vélos ou autre moyens de locomotion. Ils se hâtent. Certains entrent dans le corridor de la maison tentant de trouver là un vélo.
« Je me rappelle que Papa avait caché le sien dans le jardin. »
Quelle longue matinée, tout ce remue-ménage sur la route ……quand subitement plus un bruit, le vide, le calme envahit Presles. Soudain des bruits de moteur grondent dans la rue, toutes sortes d’engins motorisés traversent le village en direction du nord. Que se passe-t-il ? Nous ne le savons pas ! Lorsque des voix se mettent à hurler « voilà les Américains » « voilà les Américains » les moteurs grondent ; chars, camions défilent et certains s’arrêtent sur la place de l’église. Les gens sortent de leurs maisons, ils se ruent vers les véhicules des Américains ; et nous enfants grimpons sur les jeeps, enfilons leurs casques. Nous sommes en admiration devant leur équipement, leurs uniformes.
« Les cloches tintent à tout va, les drapeaux tricolores flottent dans l’air ».
Nous rencontrons alors les premiers AMERICAINS. Ces hommes impressionnants, mâchant du chewing-gum, fumant des cigarettes. Ces soldats ne sont pas avares, aussi des cigarettes de toute sorte trouvent-elles preneurs. D’emblée, les soldats viennent vers nous et, comme ils ne manquent de rien, ils nous gâtent : chewing-gum, tablettes de chocolat, bonbons en rouleaux mais aussi des boîtes de conserve (corned-beef). « Des nourritures inconnues ». Ces hommes ne parlent pas français. Mon père Polonais trouve parmi eux des compatriotes…« Qu’est-ce qu’ils nous ont gâtés ! ».
« J’ai goûté ce jour-là ma première banane ; quel émerveillement ! ».
Nous sommes restés là des heures… À les contempler. À les admirer. Ce mercredi 30 août 1944, dans ma mémoire d’enfant s’est gravée à jamais cette odeur inoubliable dont ces hommes étaient imprégnés « une odeur de miel, l’odeur de l’Armée Américaine ». Les jours suivants, lorsque nous entendons le rugissement des moteurs d’un nouveau convoi, nous nous précipitons dans la rue pour saluer les soldats en faisant le V de la Victoire avec nos petits doigts.. » Et nous ramassons les confiseries que ces hommes nous lancent .


Jean-Alain Pague ne fait pas exception à la règle :


Et puis un jour… Un jour inoubliable. On ne pouvait pas confondre. « Les Américains ! C’est les Américains ! » Ils stationnaient près de la rivière. Le carrousel des GMC et des Jeeps, frappés de l’étoile blanche de la grande Amérique… Les chenilles des tanks avaient transformé l’endroit en bourbier. Ils avaient déjà monté des guitounes. D’abord, on ne distinguait pas les chefs de leurs soldats, les vieux et ceux qui avaient fait la guerre, la vraie, n’en revenaient pas. Je les voyais comme des géants. Le jour suivant ces colosses ont distribué quantités de choses jamais vues : du café soluble, des potages et du lait en poudre, et d’autres denrées en boîtes, comme si nous étions affamés. C’est dans les villes qu’on avait faim, pas à la campagne. La générosité américaine ne faisait pas la différence. Je grimpais sur les chars, tirais sur les manettes en criant pan-pan ! Et les GI’s riaient. Eux aussi avaient des mômes, là-bas, dans leur fabuleux pays des gratte-ciel... Là-dedans, ça sentait l’essence, l’after shave et le tabac blond. Cette odeur composée restera pour moi et pour toujours l’inoubliable parfum de la liberté, ma madeleine reconnaissante. Quelques jeunes filles osaient s’approcher, hésitantes, se donnant le bras comme elles devaient par décence devant ces hommes privés de femmes. Comme nous tous, elles voyaient pour la première fois de leur vie des nègres pour de vrai. Sans bouclier et sans sagaie. Je me souviens des bombardiers, un jour que je menais les vaches au pré du Beau Moine. Innombrables, ils allaient vers le nord. Il en venait sans cesse. Ils volaient bas. Ils couvraient le ciel. C’était un grondement immense, comme un orage sans fin.
Aujourd’hui, quand j’entends passer un avion, de ces appareils à moteurs qui relient les villes de province, je dis toujours que ça fait le même bruit que pendant la guerre. Ce ronron, anachronique comme la cloche d’un Angélus, me replonge vers des temps à jamais révolus. Après leur départ, on a ramassé sur les berges de la rivière tout un fourbi de matériels divers et des caisses de munitions qu’ils avaient laissés là ; balles de gros calibre aux pointes rouges, vertes ou bleues, et des obus. Qu’en faire ? On ne me croira pas, tant pis : eh bien ces mêmes obus, douille et ogive, astiqués au Mirror, on les verra encore longtemps dans chaque demeure, posés sur le dessus de la cheminée ! Personne n’avait l’air de penser que. On était comme ça, autrefois.


Pour sa part, Jacques de Soultrait éprouve le sentiment de découvrir un nouveau monde :


En 1944, j'avais 9 ans et étais chez mes grands-parents, à Valframbert, près d'Alençon, en Normandie. Après une nuit (11 au 12 août) sous la menace de 2 chars "Tigre" allemands, sans doute de la Division SS Das Reich, qui rejoignaient le front, nous avons eu le privilège d'être libérés dans ma matinée du 12 août par les Français de la 2e DB du général Leclerc. Après leur avoir montré vers où les "Tigres" étaient partis, ils ont continué. Mais, alors que nous nous croyions définitivement sauvés, nous avons subi notre plus terrible bombardement de toute la guerre (nuit du 12 au 13 août 1944). Il a fait plusieurs morts et des dégâts importants. Nous pensions que cela venait des Allemands. En fait, ils n'avaient plus d'avions capables de faire cela ; c'était les Alliés (Américains ou Anglais) qui s'étaient trompés de cibles ou … bombardaient au hasard (de nuit !) les "Tigres".
Dans les jours suivants nous vîmes arriver les Américains. Ils installèrent un grand camp logistique dans les prés situés le long de la RN 12 en face de chez nous. Avec de grandes tentes et, plus tard, un pipe line que nous découvrions avec étonnement. Mais, avec mes jeunes frères et sœurs, nous étions plus intéressés par les tablettes de chocolat, le chewing-gum et la découverte du pain blanc qu'ils nous distribuaient généreusement. Sans négliger ces douceurs, les adultes qui s'occupaient de nous appréciaient aussi beaucoup les cigarettes (Lucky Strike, Chesterfield, Camel), parfois offertes par cartouches, qui remplaçaient avantageusement les succédanés de guerre ! Nous assistions tous les jours à des ballets de Jeeps, half-tracks, GMC, command cars, etc.
Au cours de l'été, nous nous sommes liés d'amitié avec un sergent noir prénommé Jo. Il nous invitait près des cuisines roulantes où nous voyions pour la première fois une chaîne de service de repas. La gamelle à couvercle partagé en 2 parties avec patte de fermeture et les grands quarts en aluminium nous intriguaient, mais nous étions également très intéressés par les boîtes de rations, K ou autres (notamment celles pour musulmans, sans porc) qu'il nous offrait parfois. Mais nous n'avions pas une passion immodérée pour certains plats, tels que "porc and beans" (aux haricots rouges). Il est vrai que ce n'était pas des goûts d'enfants ! Nous étions également très intrigués de voir les Américains se laver dans leur casque (lourd) qui leur servait aussi de récipient pour un peu n'importe quoi.
Quelques mois après, les Américains ont aménagé près d'Alençon un terrain d'aviation avec une piste en grilles perforées. À l'occasion d'une sorte de "Journée porte ouverte", en avril 45, nous sommes allés voir les fameux "Dakota". Je me souviens être entré dans l'un d'eux. Cela a peut-être contribué à ma vocation aéronautique ! Et, le 12 avril 1945, en revenant de cette visite, semble t-il me souvenir, nous avons appris la mort du Président Franklin D. Roosevelt.


Agé de 11 ans et demi et habitant à l’époque Choisy-le-Roi, Jacques Travers ne peut dissimuler ses étonnements d’enfant :


Dans l’après-midi, un /half-track/ équipé de mitrailleuses antiaériennes vient s’installer dans les jardins près de l’immeuble, et tant pis pour les fraises ! Je pouvais tout à loisir détailler ces équipements, ces uniformes. Tout ce que nous voyions ou touchions nous paraissait venir du futur. Les paquets de cigarettes étaient recouverts de cellophane. Les emballages de bonbons, de chewing-gums et de chocolats étaient très proches de ceux que nous connaissons actuellement. Les boîtes de conserve de couleur vert olive, que nous avions reçues en échange de quelques tomates du jardin, s’ouvraient avec une petite clé fixée par un point de soudure au fond de la boîte. Tout nous paraissait, tellement nouveau, tellement ingénieux, tellement bon. Le soir nous avons ouvert et fait chauffer une boîte de « /Pork and beans/ », des haricots à la tomate avec des morceaux de viande. Jamais un met ne m’avait paru aussi succulent ! Nous avions aussi une autre boîte, de corned-beef celle-là, « mais c’est du singe... » dit mon père. Du singe ? J’étais effrayé, mais c’était ainsi qu’on appelait le corned-beef dans l’armée française. J’eus du mal à m’endormir le soir en repensant à tout ce que j’avais vu, et j’allais encore découvrir tant de choses nouvelles.


L’armée américaine, on le sait, se flattait d’être l’armée la mieux nourrie du monde. L’abondance régnait en son sein et les soldats surent se montrer généreux à l’égard de la population française. Les civils, du coup, tentèrent d’atténuer les rigueurs du quotidien (le rationnement ne disparut définitivement qu’en 1949) en profitant de la manne que dispensaient les GI’s, comme en témoigne G. Girondelot :


Ma rencontre avec les soldats américains s'est produite à Fretay 91, la veille de la libération de Paris, j'avais 9 ans et demi. Ils sont arrivés le soir et se sont installés sur la place du village. Nous les gosses les avont entourés, ils nous ont distribué quelques friandises: chocolat, chewing-gum, etc. Moi, j'ai sympathisé très vite avec un Sergent-Chef patron d'une Jeep. Ce dernier m'a fait comprendre que si je lui nettoyais, il me donnerais des conserves. J'ai sauté sur l'occasion, car la nourriture se faisait rare, j'ai eu mes conserves que je me suis empressé d'aller porter à ma Mère. Le soir, je couchais dans la Jeep de peur que l'un de mes copains me prenne la place. Ils sont partis le surlendemain à mon grand regret. Mais peu de temps après un chasseur américain s'est crashé dans un champ et le pauvre pilote qui essayait de nous faire partir de peur que ses munitions éclatent en a été pour sa peine, car personne ne voulait s'en aller. Les Américains sont venus dans la journée récupérer avec un porte-char l'avion auquel ils avaient démonté les ailes. Longtemps avec ma Mère nous avons parcouru les bords de routes pour récupérer les emballages qu'ils jetaient, afin de gratter la paraffine pour en faire des bougies.


La présence de produits inconnus suscita l’étonnement, comme le rappelle François Hoynant :


Eté 44 à Saint Quentin (Aisne), zone interdite depuis le début de l'occupation. Des soldats américains donnent à chaque enfant une orange et un morceau de chocolat.
"Maman, regarde ce que le soldat m'a donné... une balle et un truc noir!"
J'ai 4 ans. Deux produits inconnus... Les Allemands, eux, donnaient aux enfants des biscuits très durs. Eclat de rire du gradé. Etudiant en Français, il a bien compris. Durant plusieurs mois, il est venu chaque jour chez mes parents. Avant de rentrer aux Etats-Unis, il est venu passer Noël avec mes parents... et il a amené des mandarines. Encore un produit nouveau!


La distribution de friandises et de cigarettes appartient à la légende dorée de la libération. Mais cet apport put prendre une tournure moins anecdotique quand elle soulagea la grande détresse des civils :


Il était une fois, le 10 juin 1944... une petite fille naissait dans un village de l'Isère à Tullins. Sa maman lui raconta beaucoup plus tard que l' accouchement avait été très difficile et vu les restrictions alimentaires, elle avait des difficultés à allaiter ce bébé, qui était malingre. Heureusement, les troupes américaines débarquées en Provence, et qui remontaient vers le nord, s' arrêtèrent dans ce village. Bien sûr ils furent accueillis en héros, et reçus dans les familles. Un jeune soldat américain, lui-aussi jeune papa dans son lointain pays, prit le petit bébé dans ses bras, et donna à la maman des boîtes de lait "GLORIA" pour alimenter ce bébé. Aussi, 64 ans plus tard, cette petite fille devenue maman et grand-mère n'a jamais oublié cet épisode de sa vie. J'aurais aimé remercier ce jeune soldat de m'avoir peut-être sauvé la vie... et j'espère qu'à son tour, il a pu retrouver son bébé et sa famille. Mais son geste reste gravé dans mon coeur, à tout jamais.
Aussi GLOIRE à la nation américaine qui est venue nous libérer et merci au lait "GLORIA".


Chaque médaille, ceci dit, a son revers. La corne d’abondance américaine engendra en effet force trafics, réalité qui marqua Pierre Morin, alors habitant à Dijon :


Beaucoup de militaires américains en ville ; les Jeeps de MP (Military Police) patrouillaient. Elles ramassaient sans ménagement les soldats éméchés et faisaient la chasse aux trafics entre civils et soldats, de vêtements (ah ! les blousons américains) et de cigarettes (les premières cigarettes de tabac blond pour les plus jeunes). Le cinéma de la ville transformé en "Soldatenkino" réservé pendant l'occupation aux militaires de la Wehrmacht, passait désormais des films américains pour les militaires de l'Air Force.


Autre sujet d’étonnement, enfin, la très grande décontraction des Américains. Georges Bernard, présent lors de la libération de Bar-le-Duc, le 1er septembre 1944, put ainsi mesurer l’abîme qui séparait sa bonne éducation de l’aisance – frôlant le relâchement – de ses libérateurs :


En fin d'après-midi, je me trouvais devant la préfecture, Place Reggio, la foule occupait cette place pour fêter les libérateurs ; ma vue se porta à l'intérieur d'un café à travers d'une fenêtre ouverte, trois soldats américains se relaxant, les pieds posés sur une table basse dégustant un rafraîchissement. Quand je pense que ma mère me recommandait pour mon éducation, de ne pas poser mes coudes sur la table… !


Enfin, la présence de troupes noires suscita une vive curiosité, beaucoup de Français n’ayant pas, à l’époque, vu de gens de couleur. Ainsi de Lucienne Dommange, alors âgée de 12 ans :


Le lendemain de la Libération, une énorme laverie, tenue par des noirs, est installée près du village.
Chaque soir, dix ou douze gars, toujours les mêmes, nous font une petite visite. Je n’ai jamais vu de gens de couleurs, impressionnée au début je m’y suis vite habituée, j’ai même été autorisée à passer ma main dans les cheveux du grand Karl, ils sont très doux et laineux.
Nous mettons la radio, et sur des airs à la mode, ils rient, chantent, battent la mesure en tapant des mains, des pieds, en hochant la tête, le gros Johnny danse et se trémousse avec frénésie, il accompagne la musique d'onomatopées, tire la langue, roule les yeux, transpire à grosses gouttes à notre grand plaisir et étonnement.
Ils font essayer leur fusil à papa, ou bien, nous font coucher par terre, l’un d’eux dégoupille une grenade, compte jusqu’à trois et l’envoie le plus loin possible vers le ru, (cela fait tout de même un petit frisson.) Ensuite nous allons examiner les éclats dispersés sur plusieurs mètres. Ils répandent de la poudre, en font une longue traînée zigzagante et y mettent le feu. Ils nous promènent en Jeep, pour nous montrer les performances de ces engins, ils font des virages très secs qui nous projettent de tous côtés. Enfin nous passons des soirées très amusantes.
Nos parents apprécient leur grande correction, et leur sobriété, sauf Pop, c’est un ivrogne ! Il fait le pari de boire tous les verres de cidre alignés sur la table, en moins de deux minutes, pari tenu et gagné à la grande joie des copains. Voyant l’air choqué de ma sœur il s’excuse en prenant congé et lui dépose sur la main un baiser respectueux mais humide et poisseux.
Williams s’exerce à longueur de journée à jouer la Marseillaise sur son harmonica, il veut que ce soit parfait pour son entrée dans Berlin.
(il n’arrivera pas jusque là il sera tué ainsi que Karl)
Nous les recevons avec plaisir et chaleur, mais ils viennent surtout pour voir Lulu. Dix huit ans, blonde, mince, un visage souriant et plein de douceur, ils sont en admiration…Ils la coiffent, certains tiennent à ce qu'elle relève ses cheveux, d’autres lui préfèrent sur les épaules, elle accepte, flattée d’être le pôle d’attraction. Ils sont tous munis d’un dictionnaire, bien utile pour communiquer.
Le seul blanc dans le campement, Chester, lui fait une cour respectueuse mais assidue, il la suit partout, même pour garder les vaches. Comment résister à ces G.I's, grands, bien bâtis, aux uniformes à la coupe soignée, à la nonchalance distinguée et, surtout, à leur prestige…


Marie-Claire Thomann-Tatakis partage cette expérience :


- ACCIDENT: une Jeep de soldats américains a heurté un arbre devant notre maison, un blessé a été transporté dans la maison pour soins. Ce soldat était NOIR EBENE, du sang rouge coulait de ses plaies, il est resté dans la maison durant la nuit. JAMAIS les enfants n'avaient vu de 'nègre' dans leur vie, ignoraient l'existence d'êtres à la peau noire. Peut-être en avait-on vaguement parlé au catéchisme, un jour, et montré la photo d'une souriante fillette africaine maigrichonne? Mes soeurs ont eu très, très peur: la grande de 8 ans a fait pipi au lit, la nuit. De peur.
- NOEL OECUMENIQUE 1944: une dizaine de soldats américains aux origines du monde entier ( Europe, Afrique, Inde, Asie, etc.), installés autour de la table de notre salle a manger avec mes parents ont partagé avec eux les paquets de Noël de leurs familles. A l'écart, sur le canapé, les deux soeurs se serraient l'une contre l'autre, mortes de peur et n'acceptant pour rien au monde, de la main du soldat afro-américain, les chocolats et chewing-gums qu'il ne cessait de leur tendre...


La joie, pourtant, ne fut pas sans mélange. Car un sentiment de culpabilité put parfois tempérer la liesse de Français qui n’oubliaient ni le traumatisme de la défaite de 1940, ni l’attitude, parfois peu glorieuse, des civils sous l’occupation. Habitant Ouzouër-sur-Loire, un petit village du Loiret, Alain Gaubert relate cette gêne :


J'ai huit ans, et j'habite un village du Loiret de 900 habitants. Un matin, il y a rumeur et attroupement sur la place. Une Jeep est là, avec un seul soldat américain. Imaginez que vous voyez pour la première fois ce véhicule, cet uniforme, et ce jeune homme qui ne parle pas un mot de français. Je ne pense pas que vous y arriverez. Il faut avoir vécu cette première fois stupéfiante. Deux grenades sont suspendues au tableau de bord, par la goupille je crois. La foule touche tout, vocifère. Quelques-uns montrent les grenades et le café en face. Ils veulent que le soldat détruise le café, parce que les Allemands s'y arrêtaient pour boire, et que sa patronne ne pouvait être qu'une salope et une collabo. Le soldat protège ses grenades comme il peut. Une dame arrive, et sort son anglais du Brevet. Le soldat s'épanouit. Une conversation difficile commence entre eux. Mon parrain s'approche. Lui et sa femme ont fait une résistance exemplaire, à peu près les seuls du village. Mon parrain, tout rouge, apostrophe la foule, lui demande ce qu'elle faisait pendant la guerre, et défend la patronne du café, qui était bien obligée de servir les Allemands.
Les jours suivants, les Américains passent nombreux dans le village, en convois. Tout le monde les applaudit. Ils nous jettent des rations, des bonbons, et même, je le jure, l'un d'eux jette un bonbon qu'il était en train de sucer. Quand ils s'arrêtent, ils sont avides de tomates, et crient "Calvados ! ". Mon parrain vide ses réserves d'eau-de-vie, marc ou prune. Tout le village est devenu gaulliste, résistant, anti-pétainiste. Je repense souvent à cette matinée, et surtout au jeune Américain solitaire. Quelqu'un a dit, en le voyant ainsi, qu'il avait du cran, ce jeune. Cet Américain, je voudrais lui avoir dit quelque chose, et que nous n'étions pas tous ces braillards qui s'achetaient une conduite héroïque à vil prix, et que je l'avais attendu, en écoutant tous les soirs "Ici Londres, les Français parlent aux Français", en confectionnant des petits drapeaux américains maladroits, et des drapeaux russes, anglais, français, que je distribuais à n'importe quel convoi qui s'arrêtait chez nous.
Tout ceci n'a rien d'original, mais c'est mon Américain. J'étais sûr qu'avec lui la liberté et le bonheur venaient de débarquer chez nous, que mon père reviendrait vite de son camp de prisonniers vers Stuttgart, et que mes grands-parents et ma tante reviendraient, eux, de ce lieu lointain dont je ne connaissais pas encore le nom, et dont ils ne reviendraient pas, et qui s'appelait Auschwitz.





Acte deux : la seconde campagne de France (juin 1944-1945)
- Fraternisations

Edité le : 14-04-08
Dernière mise à jour le : 08-02-10


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