
Le film a été tourné en 20 jours par une équipe réduite de 4 personnes : Thomas Stokowski, de Berlin, assisté de Manuel Schwermer, de Munich, et Anja Freyhoff et Thomas Uhlmann, auteurs et réalisateurs, de Berlin également. C’est là, à l’aéroport de Tegel, que l’équipe s’embarque. La compagnie d’aviation prétendait que nos bagages personnels et l’équipement technique pouvaient être acheminés jusqu’à Jaipur, la capitale de l’Etat indien du Rajasthan. Erreur fatale. En réalité, nos 14 malles (230 kilos !) restent en carafe à New Delhi, tournant en boucle sur le tapis roulant de l’aéroport international Indira Gandhi. Résultat : Thomas Stokowski et Manuel Schwermer doivent reprendre l’avion pour Delhi, récupérer les bagages et louer une voiture pour revenir, après deux jours de route, au point de départ, Jaipur, avant de se rendre sur le lieu de tournage, Tilonia, un village à l’écart des circuits touristiques, entre Ajmer et Kishangarh.

Essayant de mettre à profit ce contretemps, les réalisateurs commencent les repérages à Tilonia, aux portes du désert Thar. Par mail, ils ont averti leurs collègues que l’hébergement était « modeste ». Les chambres austères sont de vraies fournaises : la température est de 45° en journée ; la nuit, la fraîcheur est toute relative, avec encore plus de 30°… Les planches extra dures des lits sont sans doute bonnes pour le dos, mais ni chasse d’eau ni douche... Allez, nous n’allons pas nous plaindre : nous sommes les hôtes des plus pauvres parmi les pauvres, chez les « pieds nus », le Barefoot College de Tilonia, une association humanitaire qui s’occupe de femmes et enfants intouchables, paysans et bergers, qui recrute ses membres dans ce même groupe social. Et notre hébergement s’avérera presque luxueux (je suis sérieux) par rapport aux conditions dans lesquelles vivent ceux que nous filmeront dans les villages environnants. Nous, nous avons en permanence de l’électricité (grâce à des panneaux solaires) et l’eau courante, nous ne sommes donc pas tenus, comme les gens d’ici, d’aller la chercher au puits. Régulièrement nourris, nous n’avons pas à craindre pour notre avenir, protégés que nous sommes de la maladie, des morsures de serpents, de la sécheresse, de la faim et de la soif.

Un mot du tournage : dans l’intervalle, nous, les réalisateurs, avons mis la main sur une des protagonistes de notre film, Neraj, 13 ans, ministre de l’agriculture et de l’élevage dans le parlement des enfants, fille de berger, que ses parents font travailler dur. Auparavant, nous avons rencontré d’autres ministres et parlementaires, garçons et filles. L’une, avec ses chèvres, effrayée de nous voir, a subitement pris la fuite ; l’autre, perchée très haut dans un arbre à cueillir quelques fruits, n’était pour rien au monde prête à en descendre. Neraj, elle, avait d’emblée adopté Anja Freyhoff. Et vice versa. Une fois surmontée la première timidité, l’équipe a, elle aussi, été chaleureusement accueillie dans sa famille. Aux premiers rayons du soleil, nous voilà déjà dans la cour de ces gens accueillants. Ou à l’heure du dîner, pour venir chercher Neraj et l’emmener à l’école du soir. Ou au détour d’un arbre, quand l’enfant garde le troupeau de chèvres. De l’extérieur, on a sûrement l’impression que dans ces fermes du Rajasthan, les équipes allemandes de tournage font partie du paysage... Neraj s’accoutume à la caméra ; le père, casque sous le turban, s’occupe du son.

Pour les besoins du film, Neraj met sur pied un spectacle de poupées dans son village, cela fait partie de ses attributions comme ministre du parlement des enfants. Sur le ton du divertissement, ce spectacle traditionnel aborde des problèmes quotidiens comme celui de l’eau potable, la situation des parias, celle des filles et des femmes et d’autres sujets politiques. Heureusement que nous avons apporté un générateur à essence, car la représentation commence à la tombée du jour. Comme dans la plupart des villages de la région, les heures de courant - quand il y en a - sont comptées. Ici, pas plus de télévision que de cinéma. Le spectacle de poupées, très moderne par les sujets traités, a un énorme succès : même les dignes doyens du village n’en perdent pas une miette. Prêtre du culte local de cobra, le père de Neraj y assiste aussi. Et comme nous faisons, nous aussi, partie de la communauté, nous avons l’honneur insigne de filmer le lendemain la Pujah, une cérémonie du Tejaji (le cobra). Jath, le père, tombe en transe, émet des sifflements de cobra, conseille et soigne les villageois qui demandent de l’aide devant le petit temple. Dans les cas les plus graves, il aiguille les malheureux vers un médecin ou vers le tribunal du district. A la joie des habitants de cette région désertique en proie à la sécheresse depuis des années, il prédit de la pluie pour la fin de la Pujah. Et à nous, l’équipe de tournage, de belles images…