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50 incontournables du jazz

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50 incontournables du jazz

Les incontournables du jazz - 28/11/08

Marc Ribot: "Saints"

Atlantic (2001)


Déconstruction musicale et renouvellement
Par Harry Lachner

Le choix en sommaire

A partir du milieu des années 1980, l’excentrique jeu de guitare de Marc Ribot devient incontournable. Ce New-Yorkais fait ses débuts au Lounge Lizards avant de travailler avec Tom Waits et de donner une touche encore plus décalée aux albums de celui-ci. Depuis lors, ce guitariste à la formation classique compte parmi les musiciens les plus demandés sur la scène pop, collaborant notamment avec Elvis Costello, Marianne Faithfull, David Sylvian et Laurie Anderson, sans oublier ses incursions remarquées dans le « downtown jazz » de New York, sous l’égide de John Zorn.

En 1990, Marc Ribot sort son premier album : « Rootless Cosmopolitans », un bijou d’ironie et de pénétration. A travers ses compositions et des reprises d’œuvres entièrement revisitées, il se pose en philosophe du nihilisme à la guitare. Depuis, Marc Ribot a publié de nombreux albums et accompagné fidèlement John Zorn dans de nombreux projets, tels que des musiques de films ou la création du groupe « Electric Masada ». A l’exception du morceau « Empty », son album solo « Saints » publié en 2001 ne comporte que des œuvres composées par d’autres musiciens. Pourtant, ce CD illustre à merveille l’orientation esthétique de Marc Ribot.
Ses reprises sont toujours décalées voire sarcastiques, parfois même méconnaissables. On pourrait presque qualifier son jeu de « gauche » - n’oublions pas que Ribot est gaucher. Pourtant, il joue de la guitare comme les droitiers. Mais chez lui, la communication entre les hémisphères cérébrales gauche et droite passe par une étape particulière : une réflexion distanciée. Les doigts du musicien ne sont pas guidés par des automatismes bien huilés et l’auditeur ne sait jamais quelle note va suivre. Sa seule certitude est que Ribot sait exactement ce qu’il fait, même s’il donne l’impression de réinventer à chaque seconde les lois de l’harmonie.
Ce rusé déconstructeur est profondément réticent à l’égard des mélodies trop simples, de la voie la plus directe ou de toute forme de beauté superficielle. Et lorsque Marc Ribot revisite le classique « While My Guitar Gently Weeps » des Beatles, on sent bien qu’il est plus porté sur le burlesque que sur les grands sentiments, préférant ironiser à tout va plutôt que de faire croire à des émotions « garanties authentiques ». Ses rapports anarchistes avec les six cordes de sa guitare alimentent sa stratégie qui consiste à interrompre le discours musical, à le saper, sans pour autant lui faire perdre son sens. Il conserve le mode narratif et la partition, mais démonte la narration tout en préservant la lisibilité du morceau.

En écoutant les reprises rassemblées sur « Saints », on a l’impression que Ribot les a désarticulées et n’en a gardé que le squelette. C’est le cas du standard « Somewhere », du classique gospel « Go Down Moses » ou des compositions d’Albert Ayler, dont il revisite trois morceaux sur ce disque. Et même lorsque le musicien interprète un vieux standard du blues, il ne prétend pas avoir le blues ; on croirait entendre une longue citation déclamée avec un certain recul, voire une réflexion sur le phénomène du blues. Marc Ribot semble s’interroger en permanence sur l’absurdité des anciennes formes musicales tout en les remettant au goût du jour en les associant à des éléments issus du free-jazz et des expériences acoustiques. Transcendée par la réflexion, sa musique est aux antipodes du pathos. Marc Ribot n’entretient pas la croyance en une quelconque vérité, conscient que ses vecteurs se sont usés, à l’image des formes classiques du jazz ou des rituels standardisés du rock. Rien d’étonnant que les sonorités de l’Américain aient quelque chose d’irréel. Elles errent à travers la structure musicale, comme des enfants nés d’une fantaisie sarcastique, en quête d’un langage nouveau et intact pour exprimer leur mélancolie. Dans les faits, on retrouve celle-ci en filigrane, sous la surface déchiquetée de la musique. Et ce qui fait penser au départ à une entreprise de déconstruction musicale s’apparente au final à un renouveau.

Texte : Harry Lachner

Marc Ribot
« Saints »
Atlantic 7567-83461
Paru en 2001

Edité le : 21-12-07
Dernière mise à jour le : 28-11-08