Dans le dernier film de Stefan Krohmer, vous vous retrouvez, sous les traits d’Annette, prise dans les rets d’un drame psychologique aux ressorts complexes. Auriez-vous aujourd’hui une préférence pour les rôles qui vous obligent à entrer dans la psychologie des personnages, comme c’est ici le cas ?Je ne dirais pas que c’est ce que je préfère aujourd’hui car en fait, ces personnages m’ont toujours attirée ; mais dernièrement, j’ai eu la chance d’être choisie pour ce genre de rôles.
Comment vous préparez-vous ?
Le réalisateur et moi-même nous sommes rencontrés avant le tournage, nous avons décortiqué de nombreuses scènes, nous avons étudié tout le scénario, puis nous avons commencé à travailler.
Depuis son téléfilm « Familienkreise », Stefan Krohmer passe pour être un observateur minutieux mais impitoyable des relations humaines qu’il dissèque ou met à nu. Chez lui, les relations de couple sont particulièrement authentiques, et c’est aussi l’impression que j’ai eue en voyant « Souvenir douloureux ». En tant que directeur d’acteurs, vous laisse-t-il une certaine marge de manœuvre ou tout est-il écrit à l’avance ?
Je dirais que tout est bien cadré mais qu’en même temps, il nous laisse à l’intérieur de ce cadre une grande liberté. C’est très agréable de travailler avec lui, il est très clair, très précis, il ne laisse rien passer mais on peut tout à fait lui soumettre des propositions et s’exprimer à l’intérieur de cet espace.
Comment utilisez-vous cet espace ? Je pense à ce long dialogue sur la falaise, avec l’épouse de l’homme politique corrompu, où vous vous expliquez avec elle, dirons-nous. Avez-vous eu une réelle marge de manœuvre ?
Au fond, il faut comprendre une chose : nous savions parfaitement où le réalisateur voulait en venir, il a encore une fois expliqué la scène, l’espace du tournage était approximativement délimité. Il fallait que les lignes et les perspectives soient relativement bien définies, ne serait-ce qu’au niveau de la caméra. Le reste a presque été un jeu d’enfant : aller vers la falaise à la rencontre de Diana, m’en retourner après la séparation. On a fait quelques essais pour que le réalisateur et les acteurs aient le sentiment que ça pouvait fonctionner. C’est vrai aussi que Krohmer peut exiger un nombre incalculable de prises, jusqu’à 25, avant d’être pleinement satisfait. Ce n’est pas la règle mais ça peut arriver.
Précisément peut-être parce qu’il lui paraît essentiel de montrer les mimiques, les petits gestes, les regards ?
Absolument. Il est déjà très exigeant pendant le casting, très rigoureux dans le choix des personnages et des rôles, il participe à l’élaboration du scénario, ses préparatifs en amont sont très détaillés, il sait parfaitement ce qu’il veut et ce que chacun de nous doit donner. Pendant le tournage, il reste très concentré, très maître de soi face aux acteurs, sans jamais manquer de respect à personne. Quand la pression monte, il calme le jeu, les gens se détendent, le stress ne s’accumule pas. Je n’ai eu aucun problème avec lui, tout a parfaitement marché du début à la fin ; en définitive, nous avons peu parlé, nous nous sommes compris à demi-mot.
Vous avez débuté au théâtre. Outre le fait qu’on puisse tourner et retourner une scène autant de fois que le réalisateur le désire, quelle est pour vous la différence majeure entre les planches et un plateau ?
Je dis toujours que ce sont deux métiers différents sous une seule et même appellation.
Si différents que ça ?
Oui. A mon avis, les loi du théâtre et du cinéma ne sont pas les mêmes, voire s’opposent. Rien d’étonnant à ce que certains comédiens soient brillants sur scène et perdent de leur présence à l’écran - ou inversement. C’est comme ça.
Sait-on pourquoi ?
Je dirais – d’ailleurs je le dis et le répète à mes élèves – que sur scène on lâche toute l’énergie vers l’extérieur alors que devant la caméra il faut la comprimer, la condenser à l’extrême, puis la faire passer par le chas d’une aiguille. Tout ce qui est du ressort de l’extériorité, du geste, de la grandeur, de la dimension, doit être rendu sur un tournage par une absolue authenticité. Sur les planches, on peut à la rigueur mentir, faire comme si, mais ça ne fonctionne pas devant une caméra qui vous suit pas à pas.
On connaît la méthode de l’Actors studio, où les acteurs « vivent » à l’extrême leur personnage, et pour les rôles particulièrement problématiques, on fait même intervenir des psychologues, soit sur le plateau soit après le tournage. Est-ce que vous gardez des traces de vos rôles difficiles ?
Non, et ça aussi je l’ai toujours dit, je ne suis pas de tradition américaine mais plutôt de tradition brechtienne, je suis avant tout marquée par l’enseignement de Jutta Hoffmann. Je ne dis pas « je suis tel ou tel personnage », mais je vais vers lui. Je me considère comme son support, son convoyeur ; dès lors je peux m’investir très profondément dans une situation et en ressortir le soir venu assez facilement, en me demandant par exemple, de manière très prosaïque, ce que j’ai envie de manger à dîner, en commandant mon repas, en regardant peut-être Bonsoir les zouzous…
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Interview : Thomas Neuhauser / ARTE






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