Martina Gedeck vit à Berlin avec le réalisateur Markus Imboden. ARTE Magazin l’a rencontrée lors des répétitions de « Harper Regan », une pièce du Britannique Simon Stephens dont la première a été donnée fin août au Festival de Salzbourg.
Madame Gedeck, le film dans lequel vous incarnez Ulrike Meinhof de la bande à Baader sort ce mois-ci sur les écrans allemands. N’est-ce pas délicat de se mettre dans la peau de quelqu’un qui a été l’objet de tant de haine ?
C’est assez ambivalent en tout cas, parce que je ressens une grande distance intérieure vis-à-vis de toute une partie de la vie d’Ulrike Meinhof. Je me suis préparée au rôle en lisant ses écrits, et ce qu’elle a rédigé pendant son incarcération à la prison de Stammheim est presque impénétrable. J’ai eu l’impression d’avoir devant moi une femme brisée.
Avez-vous redouté de ne pas être à la hauteur ?
Pour un tel rôle, le problème est plutôt celui d’une lourde responsabilité : il importe de trouver le ton juste pour incarner un tel personnage. Cela exige une grande concentration, il ne s’agit pas d’étudier des états d’âme ou de ressentir de l’angoisse. J’ai foncé, avec la plus grande concentration, comme un cheval dans une grande course. Ce n’est pas à moi de dire si l’exercice est réussi. Sans doute les opinions seront-elles partagées, comme si souvent lorsqu’il s’agit de personnes réelles.
Dans « Clara », film réalisé par Helma Sanders-Brahms, qui sort en Allemagne à la fin de l’année, vous jouez le rôle de Clara Schumann, dans un tout autre registre, mais c’est aussi une femme qui a réellement existé. Interpréter des personnages historiques ou fictifs, quel est l’exercice le plus difficile ?
Les personnages fictifs sont plus faciles à interpréter quand on dispose de suffisamment de documentation. Clara Schumann est une personnalité aux nombreuses facettes, en partie reprises dans le scénario de Helma Sanders-Brahms, par exemple sa virtuosité de musicienne, son rôle de mère de huit enfants, sa relation avec Robert Schumann, sa rencontre avec Brahms. Clara Schumann est une femme à la biographie très riche.
Le film « Der Baader Meinhof Komplex » traite un chapitre important de l’histoire de l’Allemagne de l’Ouest, « La vie des autres », film diffusé par ARTE, s’intéresse à l’histoire de la RDA. Quelle est la thématique qui vous est la plus proche ?
Pour la Berlinoise de l’Ouest que j’étais, la RDA se trouvait sur une autre planète, alors que les répliques de 68, je les ai ressenties très fortement. Et bien sûr aussi tous les changements positifs que cette époque nous apportait à nous les jeunes. Ma génération a vraiment profité de Mai 68. Les acquis étaient nombreux et rendaient donc la lutte superflue. En ce qui concerne l’histoire de la RDA, j’ai dû à plusieurs reprises me lancer dans des recherches pour des films comme « Der Stich des Skorpion », la biographie de Brigitte Reimann « Hunger auf Leben » ou « Romeo ». En cela, la thématique de « La Vie des autres » et le personnage de Christa-Maria Sieland n’étaient pas nouveaux pour moi.
« La Vie des autres » met en scène une comédienne, Christa-Maria Sieland, qui consent de lourds sacrifices pour ne pas être frappée de Berufsverbot (interdiction professionnelle)…
Dans une RDA corsetée, Christa-Maria Sieland s’est ménagé sur scène un minuscule espace de liberté qu’elle va tenter de défendre coûte que coûte. L’interprétation théâtrale constitue le seul domaine dans lequel elle peut être véritablement elle-même, ce qui lui est partout ailleurs refusé, même dans ses relations amoureuses. Mais elle n’est pas la seule à dépendre du théâtre. Wiesler, officier de la Stasi, lui fait comprendre que le public a lui aussi besoin d’elle, que les gens ne peuvent survivre que grâce à ses rôles. Cela lui donne des ailes et lui permet de supporter la trahison dont elle se rend coupable. Plus dure sera la chute lorsqu’elle comprendra qu’elle s’est compromise.
Dans une scène d’une très grande intensité, filmée en gros plan, cet échec se lit sur le visage de Christa-Maria Sieland.
Exactement. C’est le moment précis avant qu’elle ne descende à toutes jambes dans la rue. Ce regard traduit son désarroi. C’est le regard extralucide d’une femme qui scrute les abîmes. Ce moment survient dans presque chaque film. Chez certains personnages, il se traduit par une phrase ou un cri, chez d’autres, par un regard. Ces moments-là sont souvent très brefs, mais il est significatif que le public les perçoive très précisément.
D’où puisez-vous l’intensité et la radicalité de votre interprétation ?
Le plus important pour moi, ce dont je me rends de mieux en mieux comte, c’est de prendre du plaisir à faire ce que je fais. Tout ce que les gens font sans joie ne produit absolument aucun effet, et, au bout du compte, personne ne s’y intéresse. Prenez les comédiens ambitieux ou angoissés : c’est exactement ce que l’on perçoit à l’écran : des comédiens ambitieux ou angoissés. Pour moi, être passionnée veut dire s’adonner avec joie à ce que l’on fait. Et quand cela se manifeste chez un comédien ou un musicien, l’effet d’attraction est instantané.
Comment vous expliquez-vous cela ?
Je crois qu’il existe chez chacun d’entre nous un tintement intérieur parfaitement reconnaissable, un ton que j’essaie de trouver dans mes rôles. C’est pour ainsi dire une quête enfiévrée, qui parfois m’envahit quand j’étudie un nouveau rôle. Par ailleurs, j’aimerais aussi faire autre chose, paresser ou aller nager. Mais il se trouve que jouer la comédie est un acte de création. A partir d’un texte écrit sur quelques feuilles de papier, il faut donner vie à un personnage.
Propos recueillis par Caroline Haertel pour ARTE magazine
- ARTE Plus
Née à Munich, elle a grandi à Landshut et à Berlin-Ouest ; formation d’art dramatique au séminaire Max-Reinhardt de l’École supérieure des Arts à Berlin.
Filmographie (sélection) :
« Clara » (2008, sortie en salles le 4 décembre) ; « Der Baader Meinhof Komplex » (2008, sortie en salles le 25 septembre) ; « Meine schöne Bescherung » (2007) ; « Der gute Hirte » (2006) ; « La Vie des autres » (2006) ; « Particules élémentaires » (2006) ; « Sommer '04 » (2006) ; « Der Stich des Skorpion » (2003) ; « Hunger auf Leben » (2003) ; « Bella Martha » (2002) ; « Romeo » (2000) ; « Frau Rettich, die Czerny und ich » (1997) ; « Die Hölleisengretl » (1994)
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