- Martina Gedeck pour le film « Soif de vivre »
Thomas Neuhauser (ARTE) : Martina Gedeck, comment avez-vous abordé le personnage de Brigitte Reimann, comment vous êtes-vous préparée à ce rôle ?
Martina Gedeck : Je savais bien sûr qu'elle avait existé, et dès le départ, j'ai été très séduite par cette proposition. Cela m'a tout de suite intéressée. Je me suis alors penchée sur son œuvre et j'ai lu ses livres. Et là, très vite, j'ai été conquise. Bien sûr, il me fallait encore attendre le scénario, et voir ce qui en sortirait. Car cela n'a pas été si simple, il s'agissait d'adapter à l'écran des journaux intimes en deux gros volumes. Résumer tout cela en 90 minutes n'était pas chose facile.T. N. : En fait, j'aimerais aussi savoir comment vous êtes entrée dans le personnage de cette femme, si vous avez découvert dans les journaux intimes quelque chose où vous vous êtes dit : oui, c'est un excellent rôle pour moi.
Martina Gedeck : J'ai été vraiment emballée par les journaux intimes. Et de façon tout à fait immédiate. En fait, j'ai été sous le charme dès la première page. Même si je n'avais pas joué ce rôle, j'ai eu le plaisir de dévorer ces journaux intimes.
T. N. : Au niveau du jeu de l'acteur, cela fait-il une grande différence d'incarner (et je crois que c'était pour vous la première fois) une femme qui a réellement vécu, une figure historique de femme et d'écrivain qui n'est pas simplement un personnage de composition ? Est-ce que vous portiez constamment en vous une image de la vraie Brigitte Reimann ?
Martina Gedeck : Bien sûr, j'étais aussi un brin sceptique face à ce rôle, il me faisait un peu peur. Déjà, il n'est pas évident de jouer la vie d'une personne que beaucoup de gens encore en vie ont connue, en principe, cela ne se fait pas. D'un autre côté, je trouvais plutôt bien de la faire mieux connaître, d'attirer l'attention sur la femme merveilleuse, et surtout le formidable écrivain qu'elle a été. J'ai donc trouvé l'idée plutôt bonne dans ce cas précis, sinon, l'idée d'incarner des femmes qui ont réellement vécu me laisse sceptique. Je n'avais pas d'elle une image très précise. J'ai parlé avec diverses personnes qui l'ont bien connue, et qui m'ont raconté sur elle beaucoup de choses. Mais je me suis dit que ce n'était qu'une approche, sans plus. Même les journaux intimes ne sont qu'une approche. Il est impossible de connaître à fond une vie comme la sienne. Alors, je me suis jetée à l'eau, et j'ai commencé à jouer. Bien sûr, j'ai aussi vu des photos d'elle. On y perçoit beaucoup de choses, elles dégagent tellement d'intensité et de force. Et aussi parfois une certaine gravité.
T. N. : Y avait-il aussi chez cette femme certains aspects qui vous gênaient mais que vous deviez pourtant restituer dans votre jeu ?
Martina Gedeck : Non.
Thomas Neuhauser : Des choses où vous avez senti une résistance intérieure, où vous vous êtes dit, cela va trop loin, c'est trop naïf, ou trop impulsif ? Des choses de ce genre…
Martina Gedeck : Non, non et non. Non, parce que dans l'instant, je suis en totale osmose avec cette femme, au moment où je joue, je suis cette femme. Je ne peux donc pas me mettre à la juger comme si j’étais extérieure. Quand je joue ou quand j'élabore un personnage, il m'est impossible de prendre mes distances de cette façon. Non, j'ai pris beaucoup de plaisir à jouer ce rôle.T. N. : Fureur de vivre, autodestruction, créativité artistique – je parle de Reimann écrivain – et un certain penchant pour le malheur, tout cela est souvent très lié, à la limite même parfois du stéréotype. Mais chez Brigitte Reimann, ces traits étaient à l'évidence très marqués, elle a sans doute toujours porté en elle un profond sentiment de désespoir. Pourtant, dans une scène du film, elle crie : « La vie est belle ! » Avez-vous joué cette scène comme s'il s'agissait de sa part d'un élan authentique, comme si elle y croyait vraiment dans l'instant, ou plutôt comme si elle tentait de se convaincre que la vie est belle ?
Martina Gedeck : Elle croyait vraiment ce qu'elle disait.
T. N.: Sur le moment.
Martina Gedeck: Oui, sur le moment. C'est ainsi que je l'ai joué. Bien sûr, il y avait aussi un peu de provocation, c'était aussi une façon de flanquer une gifle à Jörn. C'est un peu un mélange des deux.
T. N. : Elle le traitait de pessimiste...
Martina Gedeck : Oui, c'est vrai, elle le traitait de pessimiste, parce qu'il voyait tout en noir, alors qu'elle-même appréciait les bons côtés de la vie, en tout cas dans les premiers temps de leur vie à Hoyerswerda. J'ai toujours eu l'impression qu'elle était très enthousiaste, au début. Et je crois aussi (c'est du moins l'impression que j'ai en lisant les journaux intimes) qu'elle était très heureuse avec son Daniel, qu'elle a vraiment aimé cette période, elle était heureuse de leur appartement commun, par exemple.
T. N. : Mais elle était aussi tiraillée entre sa foi dans les idées du communisme (car elle n'avait rien d'une dissidente) et son style de vie très individualiste qui ne cadrait pas avec la rigueur du régime. Est-ce que la conscience de ne pouvoir vivre cette utopie explique en partie son désespoir ?
Martina Gedeck : Oui, je pense que c'était un tiraillement permanent. Il m'est très difficile d'en juger, je n'en sais pas assez sur ce point. Mais cela a toujours été pour elle un combat, dont elle est parfois sortie victorieuse, d'ailleurs, du moins en ce qui concerne ses œuvres. Dans « Franziska Linkerhand », elle dit bien qu'elle ne veut plus désormais faire de compromis. Malheureusement, elle est morte avant d'avoir pu achever ce roman, j'ignore ce qui se serait produit sinon.
T. N. : Si vous aviez eu l'occasion de rencontrer Brigitte Reimann, pensez-vous que vous auriez pu vous lier avec elle, peut-être même devenir son amie ?
Martina Gedeck : Effectivement, j'aurais aimé la connaître, et si j'avais été de sa génération, j'aurais sans doute essayé de me lier d'amitié avec elle. C'est une femme que je trouve tout à fait fascinante, je l'ai vraiment beaucoup aimée durant ce travail, pendant le tournage et quand je me suis intéressée à elle et à ses livres. Y compris pendant l'élaboration du scénario, même si c'était très dur de faire un film sur elle. Finalement, j'y ai pris beaucoup de plaisir… Elle dégage une vie et une force inouïes, il y a toujours de la vie autour d'elle et en elle, elle respire la vie. C'est une femme très positive, résolument tournée vers la vie, qui a pleinement vécu en faisant preuve d'un grand courage, sans jamais se cacher.T. N. : Difficile de croire qu'une femme si volontaire et si anticonformiste ait pu vivre dans la RDA des années 1950 et 1960…
Martina Gedeck: Je ne connais pas du tout la RDA des années 1950 et 1960, je ne sais pas comment c'était réellement. Je n'ai pas non plus connu l'Allemagne de l'Ouest des années 1950 et 1960. Quand je parle avec des gens qui ont vécu à cette époque, ils racontent à peu près les mêmes choses que moi quand je parle de mon enfance et de ma jeunesse. Il me semble que c'est une période où l'on a vraiment commencé à respirer. La guerre venait de se terminer, on s'éloignait enfin du fascisme, on tentait de bâtir une société où de telles horreurs ne seraient plus possibles, de mieux gérer l'avenir. On était très euphorique, et les jeunes en particulier étaient heureux de ce changement de cap. Je trouve que l'idée que l'on se fait généralement de la RDA de l'époque ne cadre pas avec la réalité. Il y avait au contraire un souffle de renouveau, c'était une période pleine de vie. Bien sûr, il y avait aussi l'autre côté, le rigorisme et ceux qui n'aimaient pas la façon dont elle se comportait. D'ailleurs, le film en parle, témoin la question « peut-on s'embrasser à Hoyerswerda ? », autrement dit ce qui se fait ou ne se fait pas, etc. Elle a dû se heurter aux préjugés, c'est vrai, mais au fond, c'est le lot de la jeunesse (elle rit).
T. N. : Peut-être qu'un tel souffle de renouveau ne nous ferait pas de mal aujourd'hui, qu'en pensez-vous ?
Martina Gedeck: Oui, mais c'est difficile à reproduire, en tout cas pas après une telle guerre.
T. N.: Mieux vaut s'en passer, alors.
Martina Gedeck: Oui, mieux vaut s'en passer (elle rit).
T. N. : Martina Gedeck, je vous remercie pour cet entretien.
- Biographie
Martina Gedeck est née en 1964 à Munich. Actrice de cinéma et de télévision très populaire en Allemagne, elle est arrivée à la comédie après un détour par des études de lettres et d’histoire, avant de s’inscrire à la Hochschule der Künste de Berlin.
Après une brève carrière théâtrale, qui la conduit sur les planches du Theater am Turm (Francfort), du Deutsches Schauspielhaus (Hambourg) et des grands théâtres à Berlin et à Bâle, elle fait ses débuts devant la caméra avec Dominik Graf, qui tourne Die Beute pour la télévision. Elle enchaîne avec des séries télévisées : Eurocops, Adelheid und ihre Mörder. En 1985, son rôle de marginale bossue dans Hölleisengretl (Dame Gretl) de Jo Baier lui vaut le prix de la télévision bavaroise.
Martina Gedeck a tourné dans plus de cinquante longs métrages et fictions et passe allègrement d’un genre à l’autre : en 1994, le grand public la découvre dans la comédie de Sönke Wortmann, Der bewegte Mann (Les nouveaux mecs). Un an plus tard, elle se fait remarquer dans une autre comédie Stadtgespräch (Conversations très privées), de Rainer Kaufmann, dans laquelle elle est une épouse trompée. Dans la satire sociale de Helmut Dietl Rossini, elle interprète Serafina, une serveuse italienne secrète et déterminée qui vénère un auteur de scénarios excentrique, Windisch.
Pour ce rôle et celui de Lilo dans Das Leben ist eine Baustelle (La vie est un chantier), elle décroche en 1997 le prix du film allemand et un an plus tard, elle reçoit le prix Adolf-Grimme pour son interprétation dans Neffe et Bella Block.En 2002, elle est une nouvelle fois lauréate du prix Adolf-Grimme, avec Roméo (2001) de Hermine Huntgeburth.
En 2003, sa prestation dans Bella Martha (Chère Martha, 2001, réalisation : Sandra Nettelbeck) lui vaut le prix de la critique allemande. Avant Soif de vivre, de Markus Imboden, elle a joué dans Ins Leben zurück (2003) et tout récemment dans Casanova (2004) de Richard Blank pour la télévision.
- Filmographie (sélection)
1988 Die Beute
1989 Tiger, Löwe, Panther
1994 Der bewegte Mann (Les nouveaux mecs)
1995 Hölleisengretl (Dame Gretl)
1995 Stadtgespräch (Conversations très privées)
1996 Der schönste Tag im Leben
1997 Rossini
1997 Der Neffe
1997 Das Leben ist eine Baustelle (La vie est un chantier)
1998 Frau Rettich, die Czerni und ich
1998 Der Laden (La boutique)
1999 Alles Bob !
1999 Viehjud Levi (Levi, le youpin)
1999 Grüne Wüste (Bons baisers du désert vert)
1999 Deine besten Jahre (Le plongeon de Véra)
2001 Scheidung auf Amerikanisch (Private Lies)
2001 Bella Martha (Chère Martha)
2002 Verlorenes Land
2002 Andreas Hofer - Die Freiheit des Adlers
2003 Ins Leben zurück
2004 Hunger auf Leben






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