Un imposant immeuble de bureaux dans la banlieue de Munich. Dehors, la désolation est telle qu’elle devient pittoresque et semble attendre la caméra d'un Wim Wenders ou d'un David Lynch. À l'intérieur, rien ne filtre de la lumière du soleil ni du monde extérieur. Ici, dans les locaux d’Alpha & Oméga, on restaure de la pellicule. Des magiciens mêlent cinématologie, informatique et manipulent des produits qui n’auront jamais leur place dans la Boîte du petit chimiste. Pleins d'enthousiasme, ils restaurent et numérisent des vieux films. Tout cinéaste connaît ces lieux et ces situations où il est parcouru par un frisson plus ou moins sacré. Nous n'y avons pas échappé, et ce dès les premières images d'une partie restaurée du film muet de Fritz Lang Metropolis. Que nous n'avions jamais vue.

Metropolis (ciné-concert) • film muet
vendredi • 12 février
gala d'ouverture • 20h15
avant-première • 20h45
Voyage à Metropolis • Documentaire
vendredi • 12 février • 23h10

Épopée d’une découverte
Avant de plonger dans les scènes « perdues » de Metropolis, nous écoutons deux histoires. D’abord celle de la découverte fortuite des images de la version la plus complète du film depuis sa première projection ; puis celle d’une méthode révolutionnaire qui consiste à restaurer des images fantomatiques, à peine reconnaissables en raison de trop nombreuses rayures et éraflures en tous genres, grâce à des programmes spécialement conçus pour reproduire la lumière et les contrastes voulus par le cinéaste en 1925-1926.
Helmut Poßman, qui préside la Fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau chargée de la restauration, nous raconte l'histoire de cette découverte qu’il qualifie de « singulière », le premier mot qui lui vient à l'esprit. Qu'on en juge : à la fin des années 1980, Fernando Pena, cinéphile passionné, rencontre le responsable d'un petit ciné-club de Buenos Aires. Celui-ci se plaint de ses problèmes quand il projette sa copie de Metropolis. Il doit rester près du projecteur pendant plus de deux heures et appuyer sur la pellicule pour qu’elle ne « déraille pas ». « Plus de deux heures » ? Les exagérations d’un projectionniste stressé ou l’indice d’une découverte sensationnelle ?
Car Metropolis, c'est aussi l'histoire malheureuse d'une mutilation que, jusqu’à récemment, on croyait définitive. A travers le film de Fritz Lang, nous nous plaisons à ressentir l'esprit des années 1920, un pêle-mêle de peur de l'avenir et d’esprit visionnaire, d’idéologie chrétienne et marxiste mais aussi, hélas, de fascisme primitif. À l'époque de sa sortie, ce film allemand, jusqu’alors le plus cher de l'histoire, ne semble pas du tout conforme aux goûts du public. Et la critique, malgré son admiration sans bornes pour les prouesses techniques, est extrêmement sceptique. « Un thème concret dénaturé en kitch ; des effets, non pas parce que les courants de pensée se transforment en cataractes, mais parce que le film veut sa dose de trucages. Le finale, la réconciliation dans un torrent de larmes du patron et des ouvriers – effroyable ». Voilà comment, dans son édition du 11 janvier 1927, le journal Berliner Börsen-Courier éreinte Metropolis au lendemain de la première. À l'origine, le film fait 4189 m de longueur, ce qui représente une durée de 154 minutes environ. La critique et les spectateurs boudant le film, la société de distribution Parufamet décide de le faire remonter et raccourcir radicalement avant sa sortie aux Etats-Unis. Pour cette nouvelle version, il est fait appel à un auteur américain, Channing Pollock, qui reconnaît avoir sa petite idée sur l’intrigue du film. Quand le film amputé ressort dans les salles allemandes, il ne fait plus que 3241 mètres.
Trop beau pour être vrai
Retour dans le Buenos Aires d'aujourd'hui. Ici, la mention de l’existence d’une version intégrale de Metropolis n'a laissé aucun répit à notre cinéphile Fernando Pena. Mais dans un premier temps, sa quête n’aboutit à rien, le Museo del Cine ayant sans doute peur des regards indiscrets sur des chefs-d’œuvre du cinéma stockés plus ou moins négligemment. Ce n'est que quand Paula Félix-Didier, ex-femme de Fernando Pena, reprend la direction du musée du cinéma que les recherches s'intensifient et aboutissent très vite. Evidemment, il faudra encore un nombre incalculable de coups de téléphone, d’échanges de courriels et de vols transatlantiques avant que la Fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau puisse enfin visionner la copie et donner le feu vert pour sa restauration. L'histoire de la copie quasi intégrale de Metropolis était trop belle pour que l'on y croie tout de suite.
Restauration d'un chef-d’œuvre
L’intrigue de Metropolis est connue : dans un monde futuriste, un certain Johann Fredersen règne sur une métropole industrielle où les ouvriers s'échinent jusqu'à épuisement sur d'énormes machines. Quand son fils Freder descend dans ces « entrailles » et découvre la misère des ouvriers, il rejoint la rébellion – d’autant plus qu’il est tombé amoureux de la belle Maria qui, dans les catacombes, incarne l’idéal des premiers chrétiens, l'amour de son prochain. Mais c’est sans compter avec le traître, Rotwang, qui a des comptes personnels à régler avec Fredersen. Avec l'aide d’un robot de son invention qui a les traits de Maria, il exploite la révolte des ouvriers à ses propres fins. C'est la catastrophe. À la fin, alors que Metropolis a évité de peu la destruction, on assiste à la fameuse et fumeuse réconciliation, amenée par l’amour, entre les ouvriers et le pouvoir.
Les scènes retrouvées jettent un nouvel éclairage sur le film. L'original est plus sensible et humain que ce que nous tenions jusqu'ici pour un conte filmé à l’architecture audacieuse. La scène où les enfants fuient le monde souterrain inondé par les eaux de la ville haute – visible uniquement dans la version intégrale – est particulièrement impressionnante. Cette scène est à la fois une critique acerbe de la structure de classe de la ville et d’une violence émotionnelle dont le distributeur à l’époque aurait peut-être pu penser qu’elle heurterait le public. Aujourd'hui encore, cette scène nous touche, alors que nous sommes habitués aux images de catastrophe.
Autre élément tout aussi important ou presque dans la version intégrale : nous prenons conscience que Metropolis est habitée par des êtres humains. Les anciennes versions mettaient en avant un conflit archétypal, et dès lors quelque chose se brisait toujours en les regardant : l'admiration pour la force visuelle du film et le hochement de tête désapprobateur face à une idéologie singulière (dont par la suite Fritz Lang prendra ses distances avec véhémence). La version restaurée dévoile une analogie intérieure entre Metropolis et le Berlin des années 1920. On y voit des êtres humains tiraillés entre appétit de vie et loyauté, entre responsabilité et panurgisme. Ce Metropolis-là n'est pas qu’une enveloppe, il y a aussi une vie intérieure. Et le film de Fritz Lang a retrouvé ce dont on l’avait privé : une âme.
Une âme restaurée par ordinateur
Avant que le film ne restitue cette âme perdue, il a fallu réinsérer les scènes originales dans la version actuelle de Metropolis, comme dans un puzzle. Le mode d'emploi a été élaboré à la Fondation Murnau de Wiesbaden, à partir de la musique originale de Gottfried Huppertz et de ses 1028 instructions pour une synchronisation de l'orchestre et des images. Ensuite, il a fallu développer un programme spécial pour traiter numériquement les images endommagées. « Il s'agit de réparer l'image sans nuire à son intégrité », explique Thomas Bakels de la société Alpha & Omega. « Le traitement ne doit strictement rien ajouter au contenu, nous n’avons pas modifié le moindre petit pixel. » Comment ça marche exactement – c’est top secret. Mais nous soupçonnons qu'un ordinateur est capable non seulement de reconnaître des images mais aussi de les « penser ». Une fois la numérisation terminée, le résultat sera copié sur de la pellicule, pour que les images aient le même grain qu'à l'origine. Ainsi, le film n'aura rien d'une froide restauration numérique, mais nous donnera l’impression d'être au cinéma. En 1927 peut-être.
Il y a aussi la musique, qui donne la touche finale à l’âme de la version reconstituée de Metropolis. La restauration suit la partition de la musique originale de Gottfried Huppertz, reconstituée minutieusement par le chef d'orchestre Frank Strobel qui l’interprète avec l'orchestre radiophonique de Berlin. Le 12 février, non seulement nous regarderons Metropolis, mais nous écouterons aussi à peu près ce que les spectateurs de la première berlinoise ont pu entendre. À une légère différence peut-être : nous savons ce que nous devons à ce chef-d’œuvre du cinéma que nous avons bien failli perdre à jamais.
Les invités d'ARTE Georg Seeslen, critique de cinéma et auteur, et Markus Metz, journaliste, présentent le projet multimédia « L’AVENIR DU CINEMA ».
ARTE PLUS
PUBLIC VIEWING : La première mondiale de la version restaurée de Metropolis au Friedrichstadtpalast sera retransmise en direct et en public à la porte de Brandebourg. Le 12 février à partir de 20h15 EXPOSITION : « The complete Metropolis », exposition temporaire du musée du cinéma et de la télévision de Berlin. Jusqu'au 25 avril 2010 LIVRES : Fritz Langs Metropolis, éd. Deutsche Kinemathek, Belleville-Verlag 2010 LIEN : www.arte.tv/metropolis






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