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« Qu’est-ce que l’Europe ? », se demandent bon nombre d’Européens depuis les débuts de la construction européenne. Les définitions formulées de façon ramassée (...)

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31/08/09

Milan Kundera (République Tchèque / France)

et ses mots clés


À la demande de Pierre Nora, directeur de la revue Le Débat, le romancier tchèque Milan Kundera, qui vit en France depuis 1975, a écrit son dictionnaire personnel. Y figurent en bonne place, parmi soixante-treize « mots clés, mots problèmes, mots amours », « Europe » et « Europe centrale ». Il a inséré ce texte dans l’essai qu’il a consacré à sa vision personnelle du roman européen qui, s’il veut encore progresser, « ne peut le faire que contre le progrès du monde. » L’écrivain a poursuivi sa réflexion sur le sujet dans son dernier ouvrage, Le Rideau, paru en avril 2005, chez Gallimard.

 
« EUROPE. Au Moyen Âge, l’unité européenne reposait sur la religion commune. À l’époque des Temps modernes, elle céda la place à la culture (à la création culturelle) qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles les Européens se reconnaissaient, se définissaient, s’identifiaient. Or, aujourd’hui, la culture cède à son tour la place. Mais à quoi et à qui ? Quel est le domaine où se réaliseront des valeurs suprêmes susceptibles d’unir l’Europe ? Les exploits techniques ? Le marché ? La politique avec l’idéal de démocratie, avec le principe de tolérance ? Mais cette tolérance, si elle ne protège plus aucune création riche ni aucune pensée forte, ne devient-elle pas vide et inutile ? Ou bien peut-on comprendre la démission de la culture comme une sorte de délivrance à laquelle il faut s’abandonner avec euphorie ? Je n’en sais rien. Je crois seulement savoir que la culture a déjà cédé la place. Ainsi, l’image de l’identité européenne s’éloigne dans le passé. Européen : celui qui a la nostalgie de l’Europe.

« EUROPE CENTRALE. XVIIe siècle : l’immense force du baroque impose à cette région, multinationale et, partant, polycentrique, aux frontières mouvantes et indéfinissables, une certaine unité culturelle. L’ombre attardée du catholicisme baroque se prolonge au XVIIIe siècle : aucun Voltaire, aucun Fielding. Dans la hiérarchie des arts, c’est la musique qui occupe la première place. Depuis Haydn (et jusqu’à Schönberg et Bartok) le centre de la musique européenne se trouve ici. XIX e siècle : quelques grands poètes mais aucun Flaubert ; l’esprit du Biedermeier : le voile de l’idylle jeté sur le réel. Au XX e siècle, la révolte. Les plus grands esprits (Freud, les romanciers) revalorisent ce qui fut pendant des siècles méconnu et inconnu : la rationnelle lucidité démystificatrice ; le sens du réel ; le roman. […]
La pléiade des grands romanciers centre-européens : Kafka, Hasek, Musil, Broch, Gombrowicz ; leur aversion pour le romantisme ; leur amour pour le roman prébalzacien et pour l’esprit libertin […] ; leur méfiance à l’égard de l’Histoire et de l’exaltation de l’avenir ; leur modernisme en dehors des illusions de l’avant-garde.
La destruction de l’Empire, puis, après 1945, la marginalisation culturelle de l’Autriche et la non-existence politique des autres pays font de l’Europe centrale le miroir prémonitoire possible de toute l’Europe, le laboratoire possible du crépuscule.

« EUROPE CENTRALE (et Europe). Dans le texte d’une prière d’insérer, l’éditeur veut situer Broch dans un contexte très centre-européen : Hofmannsthal, Svevo. Broch proteste : « Si l’on veut le comparer à quelqu’un, alors que ce soit à Gide et à Joyce ! » Voulait-il renier par là sa « centre-européanité » ? Non, il voulait seulement dire que les contextes nationaux, régionaux ne servent à rien quand il s’agit de saisir le sens et la valeur d’une œuvre. »

Milan Kundera
L’art du roman
Sixième partie
Essai
Gallimard, 1993, Paris
ISBN 2-07-070815-2

Milan Kundera
Le Rideau
Gallimard, 2005, Paris
ISBN 207077435X

Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 31-08-09