Fin des années 50, après avoir marqué de son empreinte le cool jazz et le hard-bop, Miles Davis part en quête de nouveaux horizons musicaux : se sentant corseté par les grilles d’accords de plus en plus complexes, il commence à en affranchir ses improvisations, tendant, par une économie de moyens, vers une forme encore plus spontanée de son art. Chemin faisant, il glisse vers le jeu modal, troquant les progressions d’accords contre des gammes.
Aux deux sessions d’enregistrement de « Kind Of Blue », Miles Davis apporte en tout et pour tout quelques vagues esquisses, qui ne prennent finalement tournure que sous l’effet de l’interaction de ses géniaux acolytes. Alors qu’ils n’ont rien en commun, les différents morceaux saisissent tous par la qualité extrêmement dense des atmosphères et le jeu planant, souligné par un tempo relativement ou délibérément lent. En John Coltrane, qui laisse déjà apparaître les scintillements de son acoustique abstraite, et Julian « Cannonball » Adderley, enraciné dans le blues des origines, Miles Davis s’entoure de deux musiciens au langage saxophonique extrêmement personnel. La section rythmique soutient l’arc des lignes mélodiques, délaissant la trame pour un happening tout en souplesse et en vibrations. Le pianiste Bill Evans, à l’époque déjà émancipé du groupe, mais courtisé une dernière fois par le trompettiste pour cet enregistrement, donne à la musique, par ses accents impressionnistes, une touche très particulière.
« Kind Of Blue » crée l’impression d’un espace d’une fascinante intemporalité, dans lequel tension et relâchement s’interpénètrent. Miles Davis brille en maître, il tire les fils invisibles, développe une vision musicale avec des moyens minimalistes en s’immisçant dans une peinture mélodique parfois balladesque avec sa sonorité si reconnaissable, où l’extrême concentration rejoint l’extrême relaxation. En tout, la cohérence entre composition et improvisation s’impose autant que l’intégration de tous les membres de l’équipe dans une musique qui se forme spontanément et qui, dans l’interaction, finit par sublimer la somme des éléments individuels qui la composent. Dans le texte qui accompagne l’album, Bill Evans compare très justement cette œuvre de génie et la calligraphie chinoise : après coup, plus question d’ajouter ou de supprimer quoi que ce soit. Et même si, plus tard, Miles Davis a déclaré que dans « Kind Of Blue », il avait essayé d’imaginer un piano à pouces africain, mais qu’il avait échoué, il fait l’aveu suivant : « J’ai essayé une chose et suis tombé sur une autre. » Rarement la recherche intuitive aura conduit à une expression aussi juste dans le processus de création spontanée. Un disque qu’on peut compter parmi les produits les plus haut de gamme (et les meilleures ventes) du jazz.
Texte : Bert Noglik
Miles Davis : Kind Of BlueColumbia / Legacy CK 64935
Miles Davis – trompette
Julian « Cannonball » Adderley – saxophone alto
John Coltrane – saxophone ténor
Wynton Kelly – piano
Bill Evans – piano
Paul Chambers – contrebasse
Jimmy Cobb – percussions
Enregistrements du 2 mars et du 22 avril 1959 à New York






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