Sortie du 15 octobre 2008 - 20/10/08
Milestones
Un film de Robert Kramer & John Douglas
( note Arte: 4 )
Un bilan des années de lutte politique aux USA, tourné vers l’avenir plutôt que la désillusion.
(USA, 1975, 3h15)
Avec Robert Kramer, John Douglas, Philip Spinelli, Paul Zimet…
Synopsis : « Au milieu des années 1970 aux USA, la crise au sein des groupes militants débouche sur une période charnière. A ce point, la plupart d’entre nous n’étaient pas dans la situation de s’asseoir, de réévaluer notre travail, de comprendre ses points forts et ses faiblesses. Nous étions largués, le plus souvent nous nous moquions les uns des autres, nous prenions à la légère les sacrifices des camarades. Pour le meilleur et pour le pire, c’est cela le contexte historique de Milestones. » Robert Kramer & John Douglas
Critique : Débarrassé très tôt des œillères du documentaire, Robert Kramer s’engage au début des années 1970 dans un projet titanesque pourtant marqué par l’humilité : filmer non pas tant la révolution que la question de la révolution afin d’essayer de reformuler la lutte, plus humainement peut-être. Il s’agit de faire le point, d’envisager l’avenir au cœur d’ « une nation dont beaucoup de ses représentants cherchent dans son passé marqué par la violence et le génocide perpétré sur les indiens, pour essayer de corriger les erreurs du présent, en premier lieu le Vietnam qui fut décisif pour des milliers et des milliers d’entre nous ». Tourné sur plusieurs années aux quatre coins du vaste pays américain, « Milestones », ambitionne moins d’illustrer la gueule de bois du militant sonné qu’il n’a vocation à organiser une grande table ronde, une sorte de journée « portes ouvertes » des USA. La persistance des idées militantes passe par les gens et les communautés avant de passer par les dogmes. Dans un pays marqué par le Watergate et le mensonge d’état, c’est bien le moins que de légitimer la lutte pour l’autodétermination.
Durant 3h15, Kramer et ses nombreux amis sondent leur pays. Ils en ramènent un torrent d’images inquiètes mais souvent calmes, donc aucune n’est gratuite, lorsqu’on prend le temps d’afficher sobrement ses doutes, de se voir, de se parler, de se préoccuper de l’autre, de réfléchir à soi… En 2008, « Milestones » va-t-il être perçu comme un témoignage kitsch d’un passé totalement révolu ? On pourrait le croire, mais il n’en est rien, en raison notamment de la langue simple employée tout au long du film, jamais celle, verbeuse, surannée ou péremptoire, qui marque tant d’autres témoignages des années 1970. Il y a peu de musique dans « Milestones ». Ici, la musique est celle des mots. Selon Kramer : « Séquences et images glissent dans une collision douce. La formidable énergie de la cascade transperce la brume ».
C’est ce qui ressort effectivement de ce périple accompli avec autant de cœur que d’esprit. Robert Kramer et John Douglas filment la campagne et la ville, les routes petites et grandes. Ils mettent en scène au lieu d’enregistrer simplement, se fichent du vérisme et apparaissent sincères plutôt qu’arrimés au principe de réalisme. Ils sont conscients de leurs limites, mais leur discours est toujours affûté : « L’ouest sauvage, c’est quand l’homme blanc chevelu est arrivé, a imposé son injustice, et les animaux ont commencé à fuir à sa vue ». Ces paroles d’un sioux sont dûment reprises, tout comme celle, à l’opposée, d’un tenancier de bar stressé par ses comptes qui déclare à un musicien itinérant : « Ne te moque pas de ma vie ». A la fin des années 1980, après un durable exil, Robert Kramer reviendra questionner son grand pays avec « Route One, USA », au lieu d’imposer, comme tant de ses frères d’arme soixante-huitards, ses certitudes d’artiste.
Julien Welter
Edité le : 13-10-08
Dernière mise à jour le : 20-10-08