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Rencontre avec Robert Guédiguian - 10/02/05

Mitterrand ou l’échec de la transmission

Avec « Le Promeneur du Champ de Mars », Robert Guédiguian s’est éloigné de sa chère Provence pour réaliser à 51 ans un film sur François Mitterrand. A travers la relation entre le personnage fictif du jeune Antoine Moreau et le Président français, il est question du déclin de ce dernier.

ARTE : Qu’est-ce qui vous a motivé à sortir de votre cadre habituel ?

Robert Guédiguian : Depuis quelques années, je me posais la question de travailler dans un autre théâtre. J’ai fait 12 films autour de Marseille avec les mêmes acteurs. C’est un théâtre dans le réel qui évolue sans arrêt et où les acteurs bougent aussi, vingt ans ont passé maintenant depuis mon premier film. J’y ai fait des mélodrames, des tragédies, des comédies. Je n’ai aucun souci de limites dans mon expression avec ce théâtre et cette troupe là. Pour que je les quitte, il fallait que la proposition arrive de l’extérieur et qu’elle soit exceptionnelle, que ce soit quelque chose d’étrange, voire de surprenant au sens de casse-gueule. Parce que si c’est pour rester très proche de ce que j’ai fait, je ne vois pas très bien l’intérêt.

Cette proposition m’est finalement venue de mon vieil ami Frank Le Wita. D’ailleurs, notre premier film « Dernier été », que nous avons écrit, réalisé, produit ensemble, était à Cannes en 1981. Quelques jours avant l’élection de Mitterrand on est allé ensemble à la Bastille. On était tous les deux militants communistes à ce moment là. Cette proposition est donc arrivée par lui et ça m’a semblé tout de suite exceptionnel. Avec la figure de Mitterrand, il s’agissait de faire un film sur un personnage historique, qui en plus pas très, très éloigné de nous. Ce n’est pas Louis XI quand même.

Votre film est basé sur le livre « Le Dernier Mitterrand » de Georges-Marc Benamou qui a fait scandale à sa sortie. L’avez-vous lu à l’époque ?

Non. C’est Frank qui me l’a raconté en me précisant qu’il en avait les droits. Quand il est venu à Marseille pour m’en parler, j’ai vu arriver le rapport d’un homme à la maladie et à la mort et qui veut continuer à les maîtriser, à rester debout avec ce côté presque bravache de dire à la mort : « je te regarde dans les yeux, viens me chercher ! ». Cette position de défi n’était pas pour me déplaire. L’autre chose que je voyais, c’était le rapport maître élève. Il y a un jeune homme, un vieil homme et une conversation en permanence. Moi ça me fait penser à « Jacques le Fataliste » de Diderot, à tous les dialogues philosophiques, à un film de conversation en fait. C’est pour ça que ça m’a attiré tout de suite alors que je n’avais pas lu le livre.

Qu’est-ce qui vous a semblé spécifique dans cette relation qui puisse éclairer la figure de Mitterrand ?

A travers ce rapport du maître à élève, ce qui m’intéressait était de signifier comment cette époque n’a pas pu transmettre. A la fin du film, il y a cette scène entre Mitterrand/Bouquet et Moreau/Lespert où ce dernier lui dit : « mais enfin la paix sociale, bon d’accord, mais le rêve égalitaire continue à exister ». Et effectivement la lutte des classes ne fait que s’accentuer même si elle s’est déplacée d’un terrain national à un terrain mondial. L’opposition riches/pauvres est une contradiction qui existe plus fortement que jamais. Il y a eu une cassure dans la transmission d’un modèle. Le modèle d’alternative d’appropriation collective des moyens de production, sur lequel on a fonctionné pendant un siècle et demi, et qui est le modèle doctrinal du socialisme ne s’est pas transmis.
Mitterrand ne répond pas à la question d’Antoine Moreau parce qu’il n’a pas la réponse. Je ne l’ai pas non plus. Mais reposer cette question là me semble urgent aujourd’hui. Il faut qu’on réfléchisse tous au fait que le capitalisme n’est pas la fin de l’histoire. Il va falloir repenser les formes d’une meilleure distribution des richesses. Parce que le monde ne peut pas continuer comme ça. Sur le Champ de Mars, Antoine Moreau dit que la lutte des classes sera plus violente que jamais. Je crois que c’est vrai. Je crois qu’on le vit en ce moment tous les jours.

Interview : Olivier Bombarda


Edité le : 09-02-05
Dernière mise à jour le : 10-02-05