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Interview - 02/06/06

Monica Bleibtreu

A propos du film « Le dernier voyage de Maria » Téléfilm de Rainer Kaufmann, première diffusion : Vendredi 2 juin, 20h40


« Je ne sais rien de la mort »

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Dans Le dernier voyage de Maria, Monica Bleibtreu montre comment prendre congé de la vie dans la dignité. Un entretien sur la vie, la mort et les boucles qui se ferment.

Elle est devant la caméra depuis plus de trente ans. Elle a travaillé avec des réalisateurs tels que Michael Haneke, Axel Corti et Uwe Janson. Elle a joué sur pratiquement toutes les grandes scènes allemandes, et a été engagée par le Burgtheater de Vienne, les Kammerspiele de Munich et le Deutsches Schauspielhaus de Hambourg. Et depuis la fin des années 1990, Monica Bleibtreu est aussi apparue plusieurs fois par an sur les écrans. Pour son interprétation de la paysanne atteinte d’un cancer dans Le dernier voyage de Maria, la mère de Moritz Bleibtreu a récemment obtenu le Prix de la télévision allemande et le Prix spécial du cinéma bavarois. ARTE Magazine a rencontré la comédienne à Berlin.


ARTE : Madame Bleibtreu, Le dernier voyage de Maria montre la mort de Maria, une paysanne. Pourtant, le dénouement du film est porteur d’espoir. Comment est-ce possible ?
Monica Bleibtreu : D’abord parce que, malgré le thème triste qu’il aborde, le film ne manque pas d’humour. Ensuite parce que Maria sort vainqueur en fin de compte. On voit comment quelqu’un peut mourir victorieux : elle meurt comme elle le souhaitait. Et c’est bien sûr une grâce. Personne n’est surpris que quelqu’un veuille réussir sa vie. Mais que quelqu’un veuille réussir sa mort, tout le monde s’en étonne, et surtout les médecins.

Comme elle sait qu’elle est incurable, Maria a la possibilité de faire ses adieux.

Oui. Elle demande à son fils de rentrer d’Australie, voit sa petite-fille pour la première et la dernière fois, avant de pouvoir dire : « Voilà. Maintenant, je peux m’en aller. » Et la découverte la plus importante est que l’on en a le droit et la faculté. Quand on sait qu’il faut s’en aller, on peut essayer de tout mettre en place au préalable.


Vous avez vous-même accompagné votre mère lorsqu’elle est décédée d’un cancer.
Oui. Et même si elle est décédée lentement, que je le savais depuis longtemps et que tout le monde disait que ce serait bien pour elle parce qu’elle ne souffrirait plus, j’ai d’abord été complètement désemparée. Mais la maladie nous a de nouveau rapprochées. J’ai dû apprendre à lui faire des piqûres et à la soigner de sorte qu’elle ne perde pas sa dignité. A l’époque, j’avais environ 45 ans et je me sentais totalement impuissante. Elle était subitement la petite ; j’étais la mère, et elle était l’enfant. Notre relation s’était inversée, ce qui est beau en fin de compte, car une boucle se ferme.

Votre mère a-t-elle aussi fait ses adieux ?
Non, c’est le contraire qui s’est passé : elle n’a absolument pas parlé de la mort. Maria est très dure : « Je meurs, basta ! » Devant ma mère, il était interdit de mentionner le simple mot ! Certes, tout le monde savait qu’elle mourait, mais elle faisait comme si de rien n’était. Le film m’a fait comprendre à quel point la mort est un tabou absurde.

Comment expliquez-vous que ce thème soit tabou dans beaucoup de familles, alors qu’il est tellement présent ?

Par peur, je crois. Ma mère n’aimait pas l’inconnu. Elle aimait savoir où elle allait. Et la mort est sans doute ce qu’il y a de plus inconnu. Les médecins ont finalement été surpris qu’elle vive aussi longtemps. Cela arrive parfois que quelqu’un s’accroche à ce point à la vie par simple peur de l’inconnu. Il y a une scène dans Le dernier voyage de Maria que j’aime particulièrement, quand elle dit : « Je ne savais pas que c’était aussi difficile. » Elle veut parler du départ, de la disparition.


Vous avez ressenti le rôle de Maria comme un coup de chance. Les rôles que l’on vous propose sont-ils meilleurs depuis que vous êtes plus âgée ? Vous tournez de plus en plus.
C’est parce que je ne me limite plus au théâtre. Mais c’est sûrement aussi lié à Moritz. Une autre boucle qui se ferme. Je trouve cela très romantique : on investit dans un enfant, qui devient ensuite célèbre, et sa renommée vous revient un peu en retour. C’est lié au nom. Quand Moritz est devenu célèbre, beaucoup se sont sans doute demandé : « Et la vieille Bleibtreu, qu’est-ce qu’elle est devenue ? Elle n’était pas mauvaise pourtant… »

Cela ne vous a-t-il jamais contrariée que Moritz soit plus connu tout en ayant moins d’expérience théâtrale ?
Ce serait stupide. Je dois dire que plus je vieillis, moins je supporte les gens qui s’imaginent tout savoir mieux que les autres. On ne peut pas savoir mieux que les autres. On a simplement plus d’expérience. J’en apprendrais sûrement de n’importe quel jeune, tout simplement parce qu’il a une autre perspective.

Avez-vous peur de vieillir ?
Non, cela ne sert à rien. Si on ne veut pas vieillir, il faut mourir jeune. Je ne sais plus de qui est cette phrase, mais c’est vrai. Quand on est une jeune actrice, on fait tout grâce à l’imagination parce que l’on n’a aucune expérience de la vie. Plus on vieillit, plus on peut s’inspirer de ses expériences.

Pour un personnage comme Maria, par exemple ?
Mais oui. Finalement, je ne sais rien de la mort, même si j’ai accompagné ma mère. Là, je suis bien sûr très tributaire de mon imagination. Mais je dois moins me creuser la tête parce que la vie que j’ai vécue m’aide.

Les questions ont été posées par David Pfeifer pour ARTE Magazine.

Monica Bleibtreu, née en 1944 à Vienne, a étudié le théâtre au Max-Reinhardt-Seminar ; elle vit à Hambourg.

Filmographie (sélection) :
„Das Herz ist ein dunkler Wald“ (2006, en cours de tournage)
„Maria an Callas“ (2006, depuis mai sur les écrans)
„Verlorenes Land“ (2002)
„Die Manns – Ein Jahrhundertroman“ (2000)
„Abschied – Brechts letzter Sommer“ (1999),
„Marlene“ (1999)
„Lola rennt“ (1998)
„Lemminge“ (1976)

Edité le : 30-05-06
Dernière mise à jour le : 02-06-06