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Filmfestival Berlinale 2008 - Forum - 23/12/08

My Winnipeg

Un film de Guy Maddin


Jamais retour à la matrice n’aura été aussi beau. Avec cette ode à sa ville natale, Winnipeg, Guy Maddin filme un cauchemar brouillé de neige, de nuit, de légendes et de souvenirs. Du cinéma puissant, tendre, drôle et visionnaire.

Synopsis : Plus qu’un documentaire, « My Winnipeg » est un rêve éveillé. Pendant qu’il travaillait sur cette autobiographie, où plutôt de ce qui serait la biographie de toute ville enneigée de la province canadienne du Manitoba, Guy Maddin s’est à nouveau retrouvé dans la maison de son enfance. « Winnipeg. Winnipeg. Winnipeg. Nous, les habitants de Winnipeg, sommes tellement stupéfiés par la nostalgie… » Et cette stupéfaction les transforme irrémédiablement en somnambules. « Toujours l’hiver. Toujours l’hiver. Toujours dormir. Winnipeg. Winnipeg. Winnipeg… »

L'interview avec le réalisateur Guy Maddin

Critique : Retour à la matrice. Dans ce documentaire qui n’en est pas un mais bien du pur cinéma, Guy Maddin fait défiler des contes de glace ; il raconte sa ville natale, sa muse, un monde aux sons étouffés qui a inspiré tous ses films de « Careful » et « Archangel », à « The Saddest Music of the World ». Là encore des images vidéo avec du grain brouillent la réalité dans un noir et blanc fantôme : de la neige et encore de la neige au sens propre comme au sens figuré envahit l’écran, puis l’esprit. Le chef de file du fameux « Postmodernisme des Prairies » une fois de plus utilise une style hors du temps pour évoquer les mythes, les légendes de cette cité « qui a seulement quatre ans de plus que sa grand-mère ».

De fait, « Mon Winnipeg » est intimement lié non seulement à la vie quotidienne de Guy Maddin et pour cause : il a passé cinquante ans dans le trou du cul - bien central et paumé comme il se doit - de l’Amérique du Nord sous la neige. Le film dérive donc comme un iceberg par à-coups, de l’histoire de la ville à l’histoire de la famille du cinéaste, thème fondateur de l’œuvre maddienne. Ici tous ses parents sont joués par des acteurs et la ville est surplombée comme dans un cauchemar de Woody Allen par le visage de la mère qui observe du ciel la vie des habitants et surtout celle du réalisateur. Celle-ci est incarnée par Ann Savage, femme fatale de film noir par excellence grâce au « Detour » (1945) de E.G. Ulmer où elle jouait Vera, une garce ultime qui ferait passer Bette Davis pour un chaton dessiné par Walt Disney. Son visage hiératique à la beauté de sorcière ou de pythie omnisciente fait un parfait contrepoint aux commentaires tendres et ironiques de Maddin. D’ailleurs ce n’est pas un hasard si Maddin, cinéphile jusqu’à l’os, se choisit comme mère à l’écran une légende de cinéma. Le Cinéma tout entier hante son film.

Les réminiscences de Fritz Lang et son Mabuse habitent la scène de la séance de spiritisme avec ballerine médium dans un temple maçonnique géant Art Deco. L’esthétique de la propagande et du cinéma soviétique donne son ampleur aux plans sur la fabuleuse Citizen Girl, citoyenne fantasmée aux supers pouvoirs rassembleurs et véritable sœur jumelle de la scientifique Anna d’un autre film génial de Maddin, « The Heart of the World ». Comme toujours, il réussit l’exploit de réaliser un film d’une beauté absolue, énigmatique, et à la fois touchant, absurde et hilarant. Du pur Maddin. Dans le foutoir de son Winnipeg, on trouve en effet : un ou plusieurs circuit(s) énigmatiques (lap), une fourchette, un bison à l’influence biomagnétique, des fossiles de neige, des chevaux statufiés par la glace dans une rivière et des ectoplasmes qui vomissent des kleenex… Winnipeg, pays du sommeil et du spiritisme, Luna Park de la bizarrerie, déroule sa grande parade du paranormal dans ce rêve les yeux grands ouverts, dans ce voyage presque immobile. Là où tout n’est que froid, neige et hockey.

Grâce à cette nostalgie qui ronge la surface du souvenir pour atteindre à l’essence d’un monde disparu, le film creuse ses propres souterrains innombrables sous la famille, sous les strates, sous les ruines, la fourche sous la fourche, une piscine sous une piscine… Un vrai dédale des profondeurs. On y sombre grâce à l’hypnose déclenchée dans ce wagon de train statique par la voix de Maddin qui répète les mots pour mieux nous fasciner : « Toujours l’hiver. Toujours l’hiver. Toujours dormir. Winnipeg. Winnipeg. Winnipeg… ». À l’instar du début d’ « Europa » où la voix de Max Von Sydow égrenait les chiffres le long d’une voie ferrée, Maddin compte les innombrables visages de sa ville haïe et adorée, Winnipeg. Il joue au narrateur lui-même endormi et récite son cantique, poème, satire ou chanson rap jusqu’au délire. Et peut-être est-ce vraiment cela le Cinéma : une transe transie… un chant d’amour.

Delphine Valloire
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My Winnipeg
Un film de Guy Maddin
(Canada, 2008, 79 mn)
Avec Ann Savage, Louis Negin, Darcy Fehr, Amy Stewart…
Quatre étoiles
Forum – Berlinale 2008

Edité le : 07-02-08
Dernière mise à jour le : 23-12-08