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Voyage au centre du cerveau 20, 21 et 22 février à 19h00 - 22/05/07

N’ayons pas peur des sciences naturelles !

Interview de Ernst Peter Fischer


N’ayons pas peur des sciences naturelles ! Elles aussi suivent les règles de la beauté, affirme le scientifique Ernst Peter Fischer dans un entretien avec ARTE magazine.

Ernst Peter Fischer : Le mathématicien, physicien et biologiste (né en 1947) enseigne l’histoire des sciences à l’université de Constance. Dans ses ouvrages, il s’efforce de faire comprendre les sciences.
 
Pourquoi aimons-nous à nous émerveiller des œuvres des artistes mais pas de celles des scientifiques ? La réponse tient au compartimentage de notre esprit. Dans le compartiment arts nous plaçons des notions enthousiasmantes comme l’intuition, la créativité et la beauté. Dans le compartiment sciences prennent place des éléments plus sobres en comparaison : la rationalité, la logique, la légalité. Nous estimons qu’après tout, un chercheur en sciences naturelles ne fait que trouver ce qui existe déjà, alors que l’artiste invente quelque chose de nouveau. Pour Ernst Peter Fischer, nous avons tort. Le scientifique plaide pour l’ouverture de ces compartiments fatals de l’esprit. Fatals, car ils nous empêchent de comprendre les sciences naturelles (ou même de le vouloir). D’après lui, une bonne communication peut mettre un terme à ce blocage. Pour comprendre les problèmes des sciences naturelles, il faut les « penser comme art », explique le non-conformiste par excellence à ARTE Magazine.

ARTE : De toutes les sciences, les sciences naturelles sont peut-être les plus difficiles à faire comprendre, parce que leur langage est celui des mathématiques, qui est on ne peut plus éloigné de notre langage quotidien. Etes-vous d’accord ?

Ernst P. Fischer : L’affirmation selon laquelle il faut maîtriser les mathématiques pour comprendre la nature remonte à Galilée. Il avait dit : « Le livre de la nature est écrit dans le langage mathématique ». Mais rien ne le prouve. Il existe même de nombreux excellents spécialistes des sciences naturelles qui ne maîtrisent pas les mathématiques. Un exemple contemporain est Jim Watson, l’inventeur de la double hélice, le grand nom de la biologie moléculaire. On compte beaucoup d’autres exemples de ce type dans l’histoire. Il est néanmoins vrai que la représentation la plus simple des phénomènes de la nature physique se fait à l’aide des mathématiques. Ce sont avant tout les grandes théories qui semblent être uniquement mathématiques.
 
ARTE : Mais vous affirmez que l’on peut comprendre Einstein sans talent pour les mathématiques.

Ernst P. Fischer : Absolument. En effet, ce ne sont pas les mathématiques qui comptent. Elles ouvrent une possibilité, une fenêtre par laquelle on regarde pour comprendre la nature. Galilée affirme que c’est la seule fenêtre. Je ne le pense pas. D’où vient cette aptitude qu’ont certains à voir grâce aux mathématiques ? Apparemment, ils comprennent mieux les signes mathématiques. Ensuite, ils découvrent probablement des symboles. Et le symbolique ne sollicite pas uniquement leur raison, mais aussi tout leur être, leur sensibilité. Le physicien et Prix Nobel Wolfgang Pauli entend par symboles des signes abstraits qui sont évalués par les émotions et sont ainsi chargés en sentiments. La question est alors : par quelle fenêtre devons-nous regarder pour comprendre le cosmos ? Les mathématiques ne sont qu’une fenêtre parmi d’autres. Et si tout le monde s’y rue, on ne verra peut-être rien. Il vaudrait peut-être la peine de chercher une autre fenêtre.

ARTE : La fenêtre de l’art, par exemple. Dans beaucoup de vos livres, on retrouve la citation de Goethe de son Traité des couleurs : « Penser la science comme art ». En quoi l’art est-il le vecteur idéal pour comprendre ?
 
Ernst P. Fischer : L’art peut être saisi par les sens, associé à une expérience : l’expérience de la visite d’un musée ou de la représentation d’une pièce de théâtre. Pour que l’être humain comprenne, il ne suffit pas d’expliquer la science, c’est-à-dire de transcrire le monde entier en concepts. Si je vous demande si vous comprenez l’évolution, vous me répondrez que oui, non pas parce que vous aurez appris par cœur une définition du dictionnaire ou un manuel, mais parce que vous l’aurez visualisée intérieurement. C’est votre création, votre œuvre d’art. En effet, une œuvre d’art est en quelque sorte l’exposition d’une idée qu’un artiste (en l’occurrence, vous) a eue d’un certain sujet. Je pense que, sous cette forme, les sciences naturelles sont plus simples et que l’on peut les faire comprendre dans leur ensemble.

ARTE : Cela vaut-il également pour ceux qui ne s’intéressent pas à l’art ?

Ernst P. Fischer : Certainement. Imaginez que vous créez une pièce de théâtre sur une problématique scientifique : le spectateur pourra suivre les arguments, s’identifier aux personnages et comprendre la situation concrète dans laquelle on développe une argumentation, il peut analyser tout cela en même temps. Cela procure une vue d’ensemble. Par contre, il est impossible d’écrire une pièce de théâtre sur des questions scientifiques particulières, comme la séquence ADN des chimpanzés au niveau du chromosome 17.

ARTE : « Les grands chercheurs ont pris leurs grandes décisions en fonction de la beauté, » avez-vous écrit. Einstein, Newton ou Heisenberg aurait, dans le doute, opté pour la solution la plus belle. Qu’entend-on par beauté dans la science ?

Ernst P. Fischer : En sciences naturelles, les critères de beauté sont entre autres la symétrie ou la simplicité. Le E = mc² d’Einstein est esthétique de par le fait qu’il ne comporte que cinq symboles. Nul besoin de longues phrases. Ou prenez la structure en double hélice : notre patrimoine génétique sous la forme d’une spirale symétrique ! Il est évident que la beauté est entrée en ligne de compte dans cette création.

ARTE : Si la beauté joue un tel rôle dans la recherche en sciences naturelles, peut-on dire, réciproquement, qu’un chercheur insensible à l’esthétique ne fera jamais de grande découverte ?

Ernst P. Fischer : Je crois qu’il est impossible de faire de la recherche sur la nature sans être sensible à sa beauté. A mon sens, Emmanuel Kant a entièrement raison quand il conteste la préexistence de lois dans la nature que nous n’aurions plus qu’à découvrir, et qu’il affirme que nous devons nous-mêmes inventer les lois de la nature. Et puisque nous devons les inventer, pourquoi en inventer des laides ? Je pense que, indépendamment des contraintes liées à la subsistance, l’activité humaine première est ce qu’on appelait autrefois la poésie, du grec « poiesis », la création. Et ce qui est poétique est forcément beau. Je pense que le premier besoin de l’Homme est de créer la beauté.

Interview réalisée par Ariane Greiner pour ARTE Magazine.
 
ARTE PLUS
Sélection livres :
„Einstein trifft Picasso und geht mit ihm ins Kino“, Ernst Peter Fischer, Piper 2005
„Die andere Bildung. Was man von den Naturwissenschaften wissen sollte“, Ernst Peter Fischer, Econ Ullstein List 2001
„La science en tant qu’art“, Paul Feyerabend, Suhrkamp 1984; „Traité des couleurs. Oeuvres intégrales. Recueil 23/1“, Johann Wolfgang von Goethe, Deutscher Klassiker Verlag 1991
 
Lien direct : www.arte-tv.com/cerveau

Edité le : 22-05-07
Dernière mise à jour le : 22-05-07