Mercredi 1er mars 2006 à 21h35 - 06/11/07
Népal : esclaves des Maos
Transcription

Katmandou, le 15 JANVIER 2006. Nous sommes au check-point de Thankot, le principal point d'entrée de la capitale du Népal. La police contrôle tous les véhicules en provenance de l'Ouest du pays.
Elle recherche des tracts, des armes et surtout, des maoïstes. Ils ne sont pas loin. La veille, une centaine de gerilleros a attaqué ce poste de police et 11 policiers sont morts dans l'accrochage.
Ça a duré 15 à 20 minutes. Après ils ont sorti des drapeaux maoïstes, crié leurs slogans, puis ils sont partis. Des garçons, très jeunes, ils y avaient aussi des filles, beaucoup, jeunes aussi Certains policiers ont enlevé leur uniforme et ils ont pris la fuite.
Jamais une attaque de la guérilla maoïste n'avait été aussi proche de Katmandou.
Depuis dix ans, le petit royaume au coeur de l'Himalaya est en guerre civile. Le conflit meurtrier oppose l'armée rouge des rebelles à l'armée royale et à son chef , un monarque autocrate: Gyanendra Il y a tout juste un an, Le roi s'est arrogé les pleins pouvoirs lors d'un coup d'Etat. Face à la guérilla Il gouverne seul, avec le soutien d'une armée très violente.
Nous sommes allés à la rencontre de ces maoïstes, qui ont juré la fin de la monarchie. Après des semaines de négociations avec les leaders de la révolution, ils ont accepté, pour la première fois, la présence d'une caméra au coeur de leur système. Nous nous rendons A 300 km de Katmandou, dans leur fiefs historique, les districts de Rolpa et de Rukum.
Les maoïstes contrôlent les 4/5ème du territoire népalais.
Dans ces zones reculées, ils ont imposé un nouvel ordre, celui de la « Révolution Rouge »
Ils veulent nous montrer « la Libération du Peuple »… Une libération... ou une autre dictature?
7 heures du matin : nous avons rendez-vous avec une compagnie de l'armée Rouge pour sa séance d’entraînement.
Il y a dix ans, ils se battaient avec des bambous. Aujourd'hui, ils seraient 18 000 soldats sans soldes. Et parfois sans cartouches. Près de la moitié sont des femmes. Tous les matins, un cadre de l'armée vient inculquer les fondements politiques de la révolution :
« Les meilleurs personnes au monde pour faire la révolution, ceux qui ont la conscience pour créer un nouveau monde, ce sont nous, les maoïstes du Népal. Si nous ratons le coche, nous retarderons la révolution de plusieurs siècles.
On va continuer à avancer, il faut progresser, se rapprocher des classes populaires, continuer notre activité. Nous allons imposer notre programme de grève générale obligatoire sur tout le pays. Il faut maintenir la pression sur le roi et continuer notre politique qui porte ses fruits de monter sur le dos du roi et de lui casser la tête. »
Depuis dix ans, l'armée rouge veut imposer sa loi au pays. Ce jour-là, la compagnie de l'armée rouge va réquisitionner de force un hameau. Les habitants, des paysans sont priés d'offrir le gîte et le couvert. Pour la caméra, les soldats maos vont faire du zèle. Ils jouent pour nous une scène sortie tout droit de l'imagerie communiste, une scène qui fait sourire la paysanne, incrédule.
Le soir, Confidence autour du feu sous le contrôle des chefs. Samjahana a 23 ans, elle est armée d'un M16 américain arraché à l'ennemi. Elle a déjà tué avec. Mais comme les autres, elle est militante, avant d'être militaire :
« J'ai décidé de rejoindre la révolution parce qu'il y a beaucoup d'oppression de la part de l'Etat, parce que beaucoup de gens sont très pauvres et qu'il n'y a pas d'égalité entre les femmes et les hommes. Nous sommes l'armée du peuple, nous somme au service du peuple, nous n'avons pas d'intérêt personnel, nous nous battons pour le peuple, nous ne sommes pas une armée d'employés, c'est pourquoi nous n'avons pas de salaire. Quand on a un problème, c'est notre parti qui s'en occupe...»
Le parti, c'est la pièce maîtresse des maoïstes. c'est lui qui contrôle tout. L'armée, mais surtout la population. Nous sommes à Tila, un des gros villages de la région. Les cadres du parti sont omniprésents. Ce sont eux qui sont chargé d'imposer les directives. Rien ne doit leur échapper. Ils sont tous armés. La plupart porte sur eux « une socket bomb », un grenade artisanale :
« J'ai toujours une arme sur moi il faut pouvoir se défendre. Comment me défendre si mes ennemis m'attaquent. »
C'est le parti qui structure la société mao: un encadrement qui commence très jeune, par la milice. Ce petit cadre a onze ans :
ARTE : « C'est bien la milice? »
« Oui, c'est bien »
« Pourquoi? »
«C'est pour faire la guerre. Avec les fusils. C'est pour s'entraîner. On ne peut pas directement rejoindre l'armée rouge. Alors on doit d'abord commencer par la milice, et après, on monte...
Quand notre formation militaire sera terminée, on ira se battre. »
Le chef suprême de ce gouvernement rebelle, c'est Prachanda, « le terrible » en Népalais. L'ennemi n° 1 du Roi. Peu de gens l'ont vu en chair et en os. Le dernier portrait du leader clandestin est une photo prise en octobre dernier.
Un homme : « Prachanda, je l'ai vu seulement dans le journal, jamais en vrai. Le président est bon. J'aime ce qu'il écrit sur la politique, l'économie, la philosophie. Il connait beaucoup de choses. Il a aussi fait beaucoup pour le Népal. Pour les Népalais, c'est vraiment un bon chef. »
Prachanda Le Terrible se cache quelque part dans ces montagnes. Nous avons rendez-vous avec le numéro 3 de l'organisation. C'est la première fois qu'un leader important s'exprime devant une caméra. Lui aussi se cache. Nous le retrouvons dans cette maison qu'il a réquisitionnée avec ses garde du corps. C'est lui, habillé en civil, toujours accompagné de son escorte. Il s'appelle « biplob », son nom de guerre, qui signifie «le rebelle ». Pour lui, le parti doit diriger le peuple pour son bien :
« Nous nous battons au profit des personnes. Notre révolution est pour le profit du peuple. Nous voulons apporter le changement, nous voulons changer la vie des Népalais. Le peuple nous a compris. Il sait ce que nous voulons et ce que nous allons faire pour lui. Nous n'avons pas besoin de prendre le peuple en otage puisqu'il nous a compris. Nous ne le forçons pas. »
Dix ans après le début de leur lutte armée, les maoïstes ont décidé de s'occuper du peuple. Ils ont mis en place, en plein XXIe siècle, un chantier révolutionnaire.
Un chantier pharaonique, la construction d'une route de 100 kms taillée dans la montagne, à mains nues. Les maoïstes l'appelle « la route des martyrs », en souvenir des victimes de la guerre civile. Pour le parti, cette route, c'est le symbole de leur révolution :
« Cette route, C'est un projet du Peuple pour changer sa vie, un projet du gouvernement populaire pour le développement. »
Le chantier a commencé en décembre 2004. Il doit se terminer en 2007. Trois ans de travail pour des milliers de paysans. Parmi eux beaucoup d'enfants, et des vieillards. Cette petite fille a huit ans seulement, d’autres ont 12 ans, 15 ans, nous rencontrons une femme de 60 ans. Chez les mao, il n'y a pas d'âge pour la Révolution
Le chantier, qui doit désenclaver cette région reculée, permet aussi de contrôler le peuple. Surya est le chef des travaux, c'est un cadre important du parti. Une sorte de « Ministre de la route des martyrs ». Surya est plutôt fier de l'avancée des travaux :
« Vous verrez, dans quatre ou cinq mois seulement, le premier camion passera ici. Cette année, on va construire une nouvelle portion de la route. Comme l'année dernière, on va mobiliser environ 80 000 personnes. Mais les gens travaillent sans être payés. Cette route, c'est un don du peuple. »
Une femme : «Il fait vraiment très chaud... bien sûr c'est difficile, j'ai mal aux mains. Je suis blessée là, j'ai mal, j'ai mal quand je travaille... j'ai reçu une pierre sur le visage. »
Un cadre maoïste s'empresse de nous rassurer sur la douleur de cette femme épuisée :
« Après des soins, ça passera, y'a pas de problèmes, monsieur. »
Officiellement, deux travailleurs ont trouvé la mort sur le chantier l'année dernière.
Ces paysans ne sont pas volontaires. Tout l'appareil du Parti est chargé de les mobiliser de force. C'est du travail obligatoire :
« Pour construire la route des martyre, nous demandons à tous les cadres du parti, représentés dans chaque village, dans chaque canton, de mobiliser peuple. Ils disent aux villageois de venir travailler sur la route. C'est comme ça que les travailleurs rejoignent le chantier par vague de 6 à 12 mille personnes. Ils doivent travailler 15 jours chaque année ».
Les maos appellent ça la « Mobilisation de masse ». En tout, 200 000 travailleurs sont réquisitionnés. Cet après-midi, un nouveau groupe de paysans rejoint le chantier. Ils ont marché deux jours. Ils sont une cinquantaine, tous du même canton. C'est dans ce champ qu'ils s'installeront pour deux semaines.
«C'est ici qu'on dort, et c'est là qu'on mange. Nous devons apporter nos ustensiles de cuisine de chez nous... Même notre nourriture, on l'emporte de la maison. On va chercher du bois tout autour du camp, pour faire le feu. On prend de l'eau à la rivière. On mange deux fois par jour, le matin et le soir . »
Et personne ne peut échapper au chantier révolutionnaire
« On est obligés de venir construire la route. Ceux qui ne participent pas maintenant devront venir la prochaine fois. Personne n'est libre. Personne ne peut y échapper. »
La règle maoïste est implacable comme leur slogan « une maison, un travailleur ». Chaque famille doit envoyer un de ses membres sur la route.
Une vieille femme : « Moi , mes enfants... ils n'ont pas pu venir... Ils sont partis faire leur vie ailleurs. Chaque famille doit envoyer un travailleur, et moi je viens pour représenter la famille de mon plus jeune fils. »
Une jeune fille : « Je n'ai pas de père. Mon frère est parti. Bien sûr, il y a école en ce moment. Mais je dois venir travailler sur la route, pendant 15 jours. »
Les nouveaux arrivants s'apprêtent à passer leur première nuit près du chantier. Il dormiront à 60 dans cette maison : « Ici, on va essayer de faire rentrer le plus de monde possible. Peut être 20 ou 22 personnes ».
Pas de lit, pas d'eau, pas d'électricité. Les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Jusqu'à 12 personnes dans moins de 10 mètres-carrés.
8 heures du matin, le cadre du parti attribue les outils aux nouveaux arrivant. Pelle, pioche, et barre à mine. C'est leur première journée de travail.
Pour chaque nouvelle vague de travailleurs, le parti a prévu une cérémonie d'acceuil: un meeting politique. C'est une séance « motivation », façon maoïste .
« Les réactionnaires et les capitalistes du monde entier nous accusent de terrorisme, et disent que nous sommes contre le développement. Que nous sommes contre le développement et qu'en plus, on veut tout détruire. Nous avons prouvé que nous pouvions construire une route avec le peuple et que les véhicules peuvent venir jusqu'à Tila. Nous avons été capables de montrer que le vrai terroriste était le roi Gyanendra, mais pas les maoïstes. »
L'année dernière, sous la baguette des maoïstes, les paysans de la région ont construit 13 kilomètres. Une piste, sommaire, souvent vertigineuse et qui résiste mal à la mousson.
Mais depuis un an, les bus en provenance de la vallée parviennent deux fois par jour au coeur de ces montagnes délaissées depuis toujours par la monarchie.
Au royaume des maoïstes, ce sont aujourd'hui les commerçants qui se frottent les mains. Bhansingh Boudha a 32 ans. Depuis que les bus arrivent devant son commerce, son chiffre d'affaire a bondi de 25 % : « Depuis l'arrivée du bus, y’a plus de monde dans le village, y'a plus de commerce. »
ARTE : « Et qu'est ce vous pensez de la politique des maoïstes? »
«Vous me posez une question difficile. »
Au coeur du fief mao, ils faut choisir ses mots.
« Je vais vous donner mon avis: pour développer un pays, il faut travailler, quel que soit le parti au pouvoir. Mais si vous travaillez gratuitement, sur la route par exemple , et qu'en plus on vous demande d'apporter votre nourriture, là c'est un problème pour les gens, les gens en souffrent. Enfin c'est ce que je pense. »
Le commerçant n'en dira pas plus. Que pense vraiment le peuple qui vit sous le régime maoïste ? C'est un professeur qui a tenu à nous le dire. Son école est contrôlée par le parti. Nous avons pu échapper à nos guides. Ce professeur enseigne l'anglais. En témoignant, il prend des risques : « Les leaders maoïstes organisent des meeting politiques et nous demandent de venir écouter. Il demandent aussi aux élèves d'y assister. Les maoïstes nous réclament de l'aide. Tout ce dont ils ont besoin. Des services, de l'argent, et ils demandent à tout le monde. Et tout le monde accepte parce qu'il n'y a pas d'Etat ici. »
On dit que les maoïstes vous demandent 5 % de votre salaire. C'est exact?
« Oui, ...... c'est exact. »
« C'est difficile de parler? »
« On ne peut pas tout vous dire ici. Il y a des choses qu'on ne peut que penser... »
Depuis le début de la guerre civile, il y a dix ans, beaucoup d'habitants ont fui la région. Certains pour aller gagner leur vie, souvent en Inde, d'autres pour échapper a l'oppression maoïste. »
Nous quittons la zone contrôlée par les rebelles. A la rencontre de ces réfugiés. Nous sommes à Népalganj, une ville dans la plaine, dans l'ouest du Népal. Le centre ville est encore contrôlé par l'armée royaliste. C'est ici qu'une centaine de famille a trouvé refuge. Voici leur camp. Avec le temps, les tentes ont été remplacées par des maisons, construites avec l'argent d' ONG internationales. 300 refugiés vivent ici, beaucoup d'enfants et des vieillards.
Kali à 19 ans, elle est arrivé ici en septembre 2003 avec son frère et sa soeur. Elle ignore où sont ses parents. Ils ne supportaient plus l'oppression maoïste : « Une fois, alors que c'était la trêve et que tous le monde se préparait tranquillement aux festivités religieuses, les maoïstes sont venus. Ils ont demandé aux habitants de travailler sur la route. Ou alors de payer 5 000 roupies par maison. Comment donner autant d'argent dans un endroit si pauvre ? Ce sont de petits agriculteurs il n'ont pas les moyens. Les gens étaient mécontents, mais ils ont dû participer. »
Kaila, lui aussi, a tout abandonné. Il a du laisser ses terres et son ancienne maison en pleine nuit, à trois heures du matin : « Si on ne suit pas les maoïstes, ils vous frappent. Si vous résistez , ils vous raccourcicent d'une tête. Quand ils réclament de l'argent, il faut donner de l'argent. Si vous dites que vous n'avez pas de nourriture à donner, ils entrent et ils prennent tout ce qu'il ya manger. Si on est proche des maos, c'est le roi qui nous tue, si on est proche du roi, c'est les mao qui nous tuent. »
Le système maoïste a échoué. Après avoir cru qu'il pourrait les débarraser du roi, la population a finalement rejetté cette nouvelle dictature. Entre une monarchie autoritaire et un communisme désuet, les Népalais attendent encore la révolution démocratique.
***
=============
ARTE Reportage
Le magazine d'actualité internationale
Tous les mercredis vers 21h35
Edité le : 27-02-06
Dernière mise à jour le : 06-11-07