Nicolas de Crécy : Effectivement, je demande toujours un effort de lecture. Quand je fais un album, je ne pense pas spécialement aux gens qui vont le lire. Pour moi, la bande dessinée est une recherche et chaque album, une nouvelle expérience. Il y a des choses que je vais faire dont je sais qu’elles sont plus accessibles que d’autres. A chaque fois, c’est voulu. Par exemple, mon dernier livre chez Dupuis (Salvatore t.1, ndlr) est à mon avis quelque chose d'abordable, par contre ceux que j’ai développés avant le sont moins. Tout ça est revendiqué. Je pense, qu’il y a toujours un effort minimum à fournir pour rentrer dans un univers. Tous les univers un peu atypiques le demandent.

Nicolas Trespallé : Prosopopus est l’une des rares tentatives de faire un récit dramatique totalement muet en BD. Sa réalisation a-t-elle été complexe ?
Nicolas de Crécy : Encore une fois, c’était un album de recherche. Pour moi, c’était un très bon exercice de narration. J’avais un scénario relativement complexe à faire comprendre et je voulais le faire passer uniquement par l’image sans avoir besoin de l’écrit. Je me suis un peu « cassé la tête ». On peut suivre la lecture relativement correctement, je pense, même si cela dépend des gens, certains n’y arrivent pas. C’est un peu comme un cinéaste qui voudrait revenir au cinéma muet pour retrouver l’essence même de la narration visuelle. Montrer ce que l’on peut faire passer, uniquement par l’image. C’était assez compliqué. Ce que l’on va dire en une phrase, il faudra parfois deux pages pour le développer et le faire comprendre clairement. C’est pour cela que l’album fait près de 100 pages.
Nicolas Trespallé : Vous saviez précisément où vous alliez ?
Nicolas de Crécy : Ma méthode de travail est toujours la même. J’ai un « squelette », je sais ce que je vais raconter. Ensuite je me permets des improvisations pour conserver la fraîcheur et l’envie.
Nicolas Trespallé : Vous participez au projet d’échange Franco-Japonais « Bandes dessinées en Réseau ». Pouvez-vous nous dire ce qui vous a intéressé dans ce projet?
Nicolas de Crécy : D’abord de voir le Japon ! On était six auteurs et chacun devait parler de la ville dans laquelle il était. On avait carte blanche. J’étais à Nagoya qui est une ville qui n’a rien de spécifique. C’était assez compliqué. Quand on passe à peine deux semaines dans une ville, c’est très difficile d’en parler sans être superficiel. Le but était de faire une fiction et je pense que par ce biais, j’ai réussi à contourner ce problème. Je ne disposais que de 20 pages, ce qui est assez court pour parler de cette expérience. Le Japon est tellement riche.
Nicolas Trespallé : Vous avez collaboré à Steamboy. Comment s’est fait la rencontre avec Ôtomo ?
Nicolas de Crécy : Je ne l’ai pas rencontré personnellement. Je sais qu’il aime mon travail, il me suit depuis longtemps. D’ailleurs, quand je suis allé au Japon, je me suis aperçu que dans tous les studios d’animation, il y avait mes livres ! En fait, c’était au tout début du film, on m’avait demandé de faire des recherches sur le design de l’énorme fort à vapeur. C’était en 1997. Quand le film est sorti, j’ai eu le plaisir de voir mon nom au milieu de tous les noms japonais. C’est toujours un peu compliqué de collaborer à distance surtout avec des intermédiaires. Je travaillais avec son agent ou son producteur en France, je n’ai même pas clairement compris qui c’était !
Nicolas Trespallé : Vous souhaitez renouveler l’expérience, peut-être dans de meilleures conditions ?
Nicolas de Crécy : Pourquoi pas, mais c’est vrai que je préfère développer mes propres choses et mon propre univers.
Nicolas Trespallé : Où en êtes-vous de votre projet d’animation ?
Nicolas de Crécy : J’ai un projet depuis pratiquement cinq ans, mais c’est très difficile à financer. En France, les investisseurs qui souhaitent mettre de l’argent sur un projet d’animation, sont un peu frileux. Ils veulent du Disney ou des choses qui ont déjà marché. Et là, il faut un gros investissement au départ. Pour un bon film d’animation, il faut compter au moins 8 millions d’euros pour le réaliser. Le financement est un peu difficile mais je pense que ça finira par se faire. Je croise les doigts. J’ai fait toute la recherche graphique, le scénario, les recherches de décor. J’ai travaillé deux ans dessus. Pour le moment, on attend que l’ensemble des financements soit réuni pour commencer. Il faut engager au minimum une cinquantaine de personnes sur ce projet et pouvoir les payer.
Nicolas Trespallé : N’est-ce pas difficile d’adapter votre trait aux contraintes de l’animation ?
Nicolas de Crécy : Ce n’est pas si compliqué parce qu’une grande partie de la complexité du graphisme peut passer par le décor. En général, on ne l’anime pas. Donc la richesse des décors joue énormément à l’écran. Ensuite, l’animation évidemment est confrontée à tout un travail d’adaptation. Il faut travailler en collaboration étroite avec le chef-animateur qui va trouver le meilleur système pour adapter le dessin. Mais, on peut tout animer à mon avis. C’est vrai qu’une animation un peu complexe pour qu’elle soit belle et qu’elle fonctionne dépend du budget du film. Il faut une bonne équipe. Le problème d’un film d’animation, c’est qu’il faut souvent un financement international et donc qu’il y ait plusieurs équipes de différents pays, ce qui complique tout. Le mieux est d’avoir tout dans le même pays pour pouvoir tout contrôler.Nicolas Trespallé : J’aimerais connaître votre sentiment sur le dessin animé de votre ancien scénariste Sylvain Chomet, Les Triplettes de Belleville,qui fait immanquablement songer à votre travail.
Nicolas de Crécy : En effet, il s’est directement inspiré de mes albums du Bibendum Céleste dans lequel il y a une ville qui s’appelle New York-sur-Loire. Au niveau graphique, au niveau des décors, au niveau de l’univers, il s’est servi sans le moindre complexe.
Nicolas Trespallé : Or, ce film a eu un beau succès public et critique sans que vous n’en retiriez aucun bénéfice…
Nicolas de Crécy : C’est vrai, surtout que c’est un film français qu’il fallait soutenir et les médias n’ont pas voulu rentrer dans la polémique alors que plein de journalistes étaient parfaitement au courant, ne serait-ce que Télérama ou autres. Ils connaissaient mon travail et n’ont rien dit. Pour eux, ce n’était pas leur rôle. Tout cela a été complètement enterré mais les gens qui connaissent mon travail l’ont vu. C’est une évidence. Ce sont des méthodes que je trouve odieuses.
Nicolas Trespallé : Pour finir sur une note plus positive, pouvez-vous nous dire sur quoi vous travaillez actuellement ?
Nicolas de Crécy : Je suis sur plusieurs ouvrages. Outre la suite de Salvatore, Le Louvre m’a commandé une BD sur le musée et je prépare un livre d’illustration sur New York-sur-Loire prévu chez Casterman et un autre chez Cornélius. Et plein d’autres choses !






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Sans faire de vague, Nicolas de Crécy construit une œuvre laboratoire parmi les plus novatrices de la BD actuelle. Graphisme tremblé inclassable, histoires grotesques résolument hors normes, le style De Crécy est inimitable, mais quand même imité. Parfois sans vergogne…
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