Les États-Unis d'Amérique, fourre-tout idéal de nos projections et désirs, des clichés et malentendus : terre des cow-boys, des chasseurs de têtes, de la nature indomptée, et aussi continent de tous les rêves.
D'un côté, des millions d'Européens sont allés tenter leur chance en Amérique et ont réussi ; de l'autre, des mandarins en nombre ont impitoyablement condamné le Nouveau Monde. C'est ainsi que le philosophe français Alexis de Tocqueville écrivait en 1835 : "Je ne connais pas de pays où il règne, en général, moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique". Le naturaliste Georges-Louis Leclerc de Buffon allait même plus loin, dénigrant une Amérique aussi primitive que décadente, l'inclémence de la nature, une faune et une flore malingres qui ne s'y épanouirait pas. Même l'un des plus grands diplomates du XIXe siècle, Charles-Maurice de Talleyrand assénait dans ses Mémoires que les États-Unis sont un pays avec 32 religions et un seul plat, immangeable qui plus est.
Hans-Jürgen Grabbe, directeur du Centre d'études nord-américaines de l'université Martin Luther de Halle, nous parle de l'image de l'Amérique dans l'Europe d'hier et d'aujourd'hui.
ARTE : Une Amérique immense, sauvage et inculte - cette image a dominé le XIXe siècle dans la tête de nombreux Européens. Est-ce encore vrai aujourd’hui ?Hans-Jürgen Grabbe: En ce qui concerne l'immensité et l'aspect sauvage, il faut relativiser : l'Amérique est aujourd'hui une destination touristique prisée, et pour nos contemporains, la nature sauvage fait partie des images d'Epinal. Ils prennent l'avion pour l'Arizona et le Colorado, et vont visiter les grands parcs naturels des États-Unis. Le troisième cliché, selon lequel les Américains seraient incultes, en revanche, a la vie dure. On pourrait même dire qu'il n'a pratiquement pas évolué depuis son apparition dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.
D'où vient ce cliché ?Les immigrants d'Amérique du Nord en sont en partie responsables, dans la mesure où avant la révolution américaine – alors que l'idée de lutter pour l'indépendance et de faire sécession avec la Grande-Bretagne et l'Europe faisait son chemin – ils ont insistés sur tout ce qui était nouveau et jeune. Le Vieux continent symbolisait la corruption et l'arbitraire, et même la dictature monarchiste, à l'opposé du Nouveau Monde, immédiat, intact et pur. Vus d'Europe, les jeunes États-Unis, et l'Amérique du Nord britannique, étaient souvent synonymes de rusticité naïve.
Était-ce vrai uniquement pour une élite bourgeoise ?A la fin du XVIIIe siècle et au XIXe, c'était vrai pour l'ensemble de la bourgeoisie. Mais il faut quand même nuancer : la classe moyenne inférieure a toujours rêvé d'émigrer en Amérique. Elle voyait dans le Nouveau Monde une chance économique et avait très bien compris que là-bas les barrières de classe avaient été abolies, elle était séduite par le libéralisme économique et l'égalité. L'image contradictoire de l'Amérique qu'on observe aujourd'hui encore en Europe se dessine déjà dans ces contradictions.
Un certain antiaméricanisme semble profondément ancré dans la culture allemande. D'où vient cette aversion ?L'image de l'Amérique au XIXe siècle est marquée par le fait que la bourgeoisie allemande était convaincue de la supériorité de la civilisation et de la mentalité allemandes sur la société américaine, dominée par un matérialisme superficiel. Cette antinomie entre matérialisme et intériorité a été très forte jusque sous la république de Weimar - au XIXe siècle, l'Allemagne n'était pas encore un État-nation et dans la concurrence avec les autres grandes nations, elle ne pouvait miser que sur sa culture. Elle ne pouvait se targuer d'aucune autre "performance" – ni grande conquête, ni colonies outre-mer, ni grande flotte. À cela s'ajoute que la bourgeoisie allemande était en grande partie constituée de fonctionnaires, des gens qui avaient des revenus stables mais relativement peu élevés. L'orientation purement économique de la vie économique américaine était pour le moins suspecte à leurs yeux.
La Deuxième Guerre mondiale a modifié cette image de l'Amérique…Oui, du moins à court terme. Les États-Unis ont fait énormément d'efforts, en particulier en Allemagne de l'Ouest, pour diffuser une image nuancée de leur pays, de leur ordre social et de leur culture. Même la CIA s'est efforcée de faire connaître la culture américaine en Europe. Les élites culturelles et économiques ouest-allemandes s'en sont emparées avec avidité, notamment parce que cette image était à l'opposé de celle du IIIe Reich. De plus, les États-Unis ont dépensé des sommes colossales pour faire venir des élèves et des étudiants aux États-Unis et les confronter à la réalité américaine dans l'espoir (qui n'a pratiquement pas été déçu) de donner une image positive du pays.
Ce changement a été de courte durée…A la fin des années 1960, avec l'escalade de la guerre du Viêtnam, les critiques à l'encontre de l'Amérique sont revenues au premier plan ; toutefois, sous une forme différente de celle, traditionnelle, véhiculée par la bourgeoisie allemande. La critique s'est déplacée sur un terrain nettement plus politique, elle partait de l'idée que les États-Unis étaient un pays capitaliste structuré par le monopole de l'Etat et ne pouvait faire qu'une politique impérialiste en raison des coalitions entre l'État et le grand capital. Cette critique émanait de la gauche allemande et internationale.
Interview: Grit Weirauch
En France, l'antiaméricanisme est plus marqué que partout ailleurs en Occident. Après le 11 septembre, deux Français sur trois étaient convaincus que l'Amérique était responsable des attentats. Comment expliquer cette perception déformée ? Et d'où vient cette attirance de Nicolas Sarkozy pour les États-Unis ? Nous avons posé la question à Hans-Jürgen Grabbe, directeur du Centre d'études nord-américaines de l'université Martin Luther de Halle, et lui avons même demandé de tenter un pronostic postélectoral…Interview, 2ème partie