L’année dernière au cours d’un périple qui l’a conduit de Bénarès à Kyoto, Olivier Germain-Thomas, écrivain-voyageur, homme de radio, et à l’occasion photographe, a traversé la Chine du sud au nord en voyant peu à peu les fleurs s’ouvrir au rythme de son avancée. Il en a rapporté ce carnet de voyage, "La traversée de la Chine à la vitesse du printemps".
Olivier Germain-Thomas : C’est quand même fascinant d’aller dans des cultures – je ne dis pas que toutes les cultures asiatiques se ressemblent, loin de là – mais d’aller dans des cultures où la façon d’aborder le temps, la mort, l’espace, est radicalement différente de ce que nous croyons savoir chez nous. Deuxièmement, je suis persuadé que ces cultures - heureusement d’ailleurs compte tenu de la décadence du monde occidental - que ces cultures vont dominer le vingt et unième siècle. Le monde sera marqué par la Chine, ça me semble incontestable, quand on voit leur énergie, leur appétit de connaissance, quand on va dans les écoles et qu’on les voit penchés sur leurs cahiers, quand on les voit devant leurs ordinateurs, quand on voit d’où ils viennent, de leur pauvreté, tous les coups qu’ils ont reçus sur la tête, et maintenant cette ouverture extraordinaire, il est certain que vous avez là une des plus grande énergie de la planète.
Pierre-André Boutang: Qu’est-ce que c’est que cette idée de fou de partir tout seul avec son sac à dos dans un pays dont on ne parle pas la langue et où on ne connaît personne, bien sûr on a toujours des adresses mais enfin…
Olivier Germain-Thomas : Ah mais j’ai refusé toute adresse, exprès, pour justement être devant un mur. Je ne parle pas la langue, je la lis à peine et, c’est une idée toute simple, c’est que quand on est devant une situation quasi impossible, vous êtes dans une gare, vous avez des foules énormes qui vous entourent, vous ne comprenez rien à rien, vous voulez aller dans telle ville, vous prononcez mal, tout le monde vous bouscule dans tous les sens, on est obligé de sortir de soi, d’abord une certaine sérénité, ne pas être impatient devant le temps qui passe, et puis une sorte de malice et d’énergie qui fait qu’on va finir par trouver la solution. J’étais content, arrivé à un certain âge, de me trouver devant ce mur pour découvrir cet immense pays qu’était la Chine, et que ça n’était qu’une étape, c’était en quelque sorte la zone blanche d’une grande étape qui me menait de Bénarès, la grande ville sainte de l’hindouisme, et puis là où le Bouddha a prononcé son premier sermont, jusqu’à la ville sainte du Japon qui est Kyoto.
Pierre-André Boutang : On est dans un pays communiste, on est dans un pays, ça tout le monde le dit et le sait, qui est en train de devenir un des plus grand et dynamique pays capitaliste du monde, ou on est dans un pays où il y a des traditions qui ont un sens ?
Olivier Germain-Thomas : Les deux derniers points, parce que je n’ai pas vu grand chose qui reste du communisme si ce n’est un état très puissant, mais ça c’est aussi bien l’état impérial que l’état de Mao Tsé-Toung, là il n’y a pas de très grande différence, un état puissant, une police très bien organisée, qui a développé effectivement un capitalisme et qui va faire trembler le monde entier, et par-dessous les vieilles racines du bouddhisme, du taoïsme même, qui est vraiment une des pensée les plus extraordinaire de l’histoire de l’humanité, et du confucianisme, sont en train de renaître. Et je pense plus particulièrement au taoïsme parce que là il y a une spiritualité sans dieu, il y a une capacité que nous apprennent les grands maîtres taoïstes à trouver le sens du sacré et du spirituel dans les choses les plus simples de la vie quotidienne, et je crois qu’il y a un appétit spirituel qui se développe à l’heure actuelle dans le monde entier, mais que cet appétit spirituel ne pourra plus passer par un système dogmatique ou par des livres révélés. Donc je pense que le taoïsme peut beaucoup nous apprendre.
Pierre-André Boutang : Vous pouvez nous dire ce que c’est que le confucianisme et ce que c’est que le taoïsme ?
Olivier Germain-Thomas : Je dirai d’abord que confucianisme et taoïsme sont extrêmement différents l’un de l’autre, alors qu’il y a des liens entre le taoïsme et le bouddhisme. En ce qui concerne le confucianisme, les spécialistes nous montrent qu’il y a deux ou trois éléments très importants. Il y a le fait que l’homme est perfectible par l’enseignement. L’homme ne naît pas terminé. La nature humaine est en genèse constamment, d’où l’importance attachée à tout un système d’éducation, et même d’où l’importance attachée à tout ce système impérial qui faisait qu’on allait choisir les administrateurs, même dans le peuple, par le moyen de l’éducation. Le deuxième pilier du confucianisme c’est la relation à l’autre. Et ça c’est très important. C’est un humanisme qui avait séduit un Voltaire, qui a séduit quelqu’un comme Etiemble chez nous aussi. Et le troisième pilier plus complexe c’est le sens du rituel.
Olivier Germain-Thomas : Pourquoi cet homme qui est un esprit ouvert, une espèce de Socrate, qui est tout le temps en train de renverser la vérité que vous croyez avoir acquise, pourquoi a-t-il tant insisté sur le rituel ?
Je l’ai compris à Chiung-Fu, la ville où il est né, en rencontrant un vieux confucéen devant la tombe de ses ancêtres. La beauté des gestes qu’il accomplissait, la façon qu’il avait de se situer dans l’espace, la façon qu’il a eu de me faire avancer dans cette immense forêt, le plus grand cimetière du monde, ce lieu extraordinaire. Tout cela m’a montré que dans le rituel il s’agissait avant tout d’une relation au corps et d’une relation à l’autre. Confucius dit quelque part, je crois, il voit un homme qui ne se conduit pas bien avec son corps, qui est mal à l’aise, et il dit : « A celui-ci, il ne faudra jamais lui confier une responsabilité ». Et ça c’est très important pour comprendre ce qu’a été la culture traditionnelle chinoise. Je ne dis pas que le ritualisme se retrouve dans la Chine d’aujourd’hui. En ce qui concerne le taoïsme, je croyais l’avoir compris il y a une vingtaine d’années, et maintenant je vois surtout mon immense ignorance devant le taoïsme, mais en le résumant de manière tellement schématique qu’il faudrait m’envoyer des tomates, je dirais que c’est un sens du sacré lié aux puissances de la nature, bien sûr lié au yin et au yang et à leur nécessaire équilibre mais que, surtout Chang-Tseu encore plus que Lao-Tseu, je crois part de l’idée que la vérité nous l’avons à l’intérieur de nous même et qu’il suffit de trouver la bonne situation pour qu’elle s’éveille. Mais vous savez mon livre, je ne parle pas de choses comme ça dans mon livre, ce que j’essaie de faire c’est de découper les images.
Pierre-André Boutang : Est-ce que ce que vous avez vu collait à une image que vous aviez ?
Olivier Germain-Thomas : Je m’attendais, dans les sites dits historiques, être plus ému que je ne l’ai été. En fait j’ai été ému dans les sites inconnus. Mais, par exemple, je n’ai pas reçu d’émotion si forte dans la Cité Interdite. Des hauts lieux du tourisme m’ont laissé relativement froid à cause justement de la chienlit touristique, et puis parce que je les avais peut-être trop vus en photographie. En revanche, l’atmosphère d’un petit village chinois, l’atmosphère d’une île, d’une montagne, de ces cimetières si doux où les tombes sont comme des seins de femmes, des mamelons dans les arbres, des promenades à bicyclette dans la campagne avec les nuages et quelquefois un tout petit rayon de soleil, alors ça ça m’a tout à fait enchanté.
La sagesse est une seconde de temps en temps, je le raconte dans le livre, peut-être, dans un contact avec une pierre, là où effectivement je sens que j’arrive un tout petit peu à sortir de moi-même, sinon l’encombrement de soi, de ses désirs, de tout ce qu’on a envie de faire, de tout ce qu’on n’a pas fait, ça c’est plus lourd que le sac à dos.
Livre
La traversée de la Chine à la vitesse du printemps
d’Olivier Germain-Thomas
aux éditions du Rocher
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METROPOLIS
Réalisation: Annabelle Le Doeuff et Pierre-André Boutang
Samedi 12 juin 2004 à 23h30
Rediffusion le dimanche 13 juin à 17h45
Rédaction: ARTE France, Online Productions
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