ARTE : L’IPPNW vient de publier un rapport indépendant consacré aux conséquences de la catastrophe de Tchernobyl sur la santé. Les chiffres que vous avancez contredisent ceux du Forum Tchernobyl de 2005…
Dr Claussen : Le Forum Tchernobyl 2005 regroupait des organisations chapeautées par l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Dans son communiqué de presse, l’AIEA parle de seulement 50 décès directs à attribuer à la catastrophe et de 4 000 décès futurs dus à des cancers et des leucémies. Ces chiffres sont faux, et nous en avons la preuve. En outre, son étude est une contradiction en soi : la version originale longue de l’étude avançait le chiffre de 9 000 décès à terme, alors que dans l’étude de référence citée, il est question de 10 000 à 22 000 morts. Trois chiffres différents émanent d’une seule et même organisation. C’est de la politique pure, cela n’a plus rien à voir avec la science ! C’est ce qui nous a incités à conduire notre propre étude, en y intégrant d’autres documents, notamment des études, jamais traduites, réalisées dans les zones concernées.
Quels sont les principaux résultats de votre étude ?
Sur les 600 000 à un million de liquidateurs envoyés de Russie, d’Ukraine ou du Belarus pour nettoyer le site après l’accident, 50 000 à 100 000 sont morts. Dans ces trois républiques, les autorités locales s’accordent sur le fait que 90 % des liquidateurs sont gravement malades aujourd’hui : ils sont atteints de cancers, de maladies organiques du cerveau, des systèmes sensoriel, respiratoire, digestif et de pathologies endocriniennes (thyroïde et pancréas).
Les enfants des liquidateurs et les enfants d’autres habitants des zones contaminées sont nombreux à souffrir de pathologies très graves, ce qui démontre sans équivoque possible que nous avons affaire à des dommages transgénérationnels. La recherche a montré que 10 % seulement des dommages au matériel génétique apparaissent chez les individus de la première génération, et que 90 % surgiront au cours des sept générations suivantes. On n’a pas fini d’entendre parler de Tchernobyl…

L’institut Français de radioprotection et de sûreté nucléaire, L’IRSN, a simulé le passage du nuage radioactif sur l’Europe entre le 26 avril et le 9 mai 1986
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On a déjà constaté une augmentation de la mortinatalité dans plusieurs pays. En Bavière, où l’exposition au rayonnement a été très forte, on a enregistré entre 1 000 et 3 000 malformations en plus, et en Europe, il y a eu 10 000 malformations graves chez les nouveaux-nés en raison de Tchernobyl. Si l’on s’en tient aux chiffres de l’UNSCEAR, le Comité scientifique des Nations Unies pour les effets des rayonnements atomiques, on arrive à un chiffre entre 12 000 et 83 000 enfants nés avec des malformations congénitales dans la région de Tchernobyl et entre 30 000 et 207 000 au niveau mondial.
Quels sont les facteurs qui compliquent la collecte des données sur la catastrophe de Tchernobyl ?
La première erreur fondamentale est imputable à l’Union soviétique, qui a tenu ses informations secrètes pendant trois ans. Elle a en outre donné la consigne de ne pas enregistrer les personnes malades et est donc responsable de la falsification des données. C’est pour cela qu’aujourd’hui, on ne dispose pas de chiffres concrets sur les quantités de rayonnement à tel endroit et à tel moment. Il est difficile, à partir des mesures réalisées par la suite au sol, de savoir quelle dose les populations ont absorbée. On applique aux calculs des facteurs de conversion et de pondération, mais le résultat ne peut être qu’approximatif. La science des radiations a progressé et multiplié ces facteurs par quatre. Encore une raison pour laquelle il n’y aura jamais de chiffres "absolus".
Doit-on partir du principe qu’en Occident aussi, on a délibérément travesti les chiffres ?
Plusieurs exemples prouvent que l’AIEA a dissimulé des informations. Lors de la première conférence sur Tchernobyl en 1991, il a été dit qu’il n’y avait pas d’augmentation des cancers de la thyroïde chez les enfants, alors que les experts du comité disposaient déjà de documents fournis par les régions irradiés qui affirmaient le contraire. Dix ans plus tard, l’AIEA déclarait que, à part quelques rares cas de cancers de la thyroïde curables, aucune autre maladie n’était attribuée directement à Tchernobyl. Pourtant, il existait des études sur les dommages génétiques et les autres pathologies graves dont souffraient les liquidateurs, mais on les a ignorées. L’AIEA est prête à tout pour valoriser l’énergie atomique, ce qui, à nos yeux, est catastrophique.

- IPPNW
- CRIIRAD
Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité - Sortir du nucléaire
- ACRO
Association pour le Contrôle de la Radioactivité de l'Ouest

Un accident est toujours possible, dans n’importe quelle centrale nucléaire. Il faut arrêter de parler uniquement des "affreux" réacteurs est-allemands – rien qu’en Allemagne, il y a quatre "réacteurs poubelles", qui devraient être arrêtés immédiatement car ils ne satisfont plus aux normes de sécurité actuelles. Nous estimons que toutes les centrales nucléaires ont leur place au musée et nulle part ailleurs.
Qu’en est-il de l’innocuité des aliments dans les zones contaminées en 1986 ?
Il y a peu d’aliments non contaminés et énormément d’aliments irradiés. Les gens ont consommé des produits contaminés pendant des années. Ce "rayonnement interne" joue un rôle majeur dans l’évaluation des maladies attribuées à Tchernobyl ; il est souvent beaucoup plus grave que le rayonnement extérieur, car il endommage directement les cellules. Jusqu’à présent pourtant, pratiquement aucune mesure internationale n’a été prise pour faire en sorte que les populations locales puissent se nourrir avec des produits sains. La plupart sont trop pauvres et n’ont pas d’autre choix que de manger ce qu’ils trouvent dans les bois – champignons, fruits et baies. Il est très cynique de la part de l’AIEA de reprocher aux gens une mentalité de victime et de les rendre responsables de leur malheur. Selon un récent communiqué, l’alcoolisme et le tabagisme seraient pires que les rayonnements de Tchernobyl…
Propos recueillis par Nicola Hellmann







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