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Interview de - 01/03/06

Oskar Roehler, réalisateur

par Maike van Schwamen


Le film de Oskar Roehler "Bonjour l'angoisse" est diffusé sur ARTE mardi le 28 février 2006. Le nouveau film d'Oskar Roehler, l’adaptation cinématographique de Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, est sorti en salles en Allemagne.

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ARTE : Monsieur Roehler, croyez-vous à l’amour absolu?
Roehler : Oui, tout à fait.

Dans votre film « Bonjour l’angoisse », Marie et Robert s’aiment d’un amour fou, mais c’est précisément pour cette raison qu’elle ne l’excite plus. Le sexe et l’amour ne feraient-ils pas bon ménage ? C’est un thème que vous abordez également dans votre dernier film « Particules élémentaires »
Je ne pense pas que l’on puisse généraliser, car c’est assez compliqué. Je crois que l’érotisme est important au début d’une relation… et peut-être de nouveau quand les partenaires sont âgés (rire), juste avant le Nirvana. Je ne crois pas que le sexe joue obligatoirement un rôle décisif dans une relation, mais en général, il ne joue pas non plus un rôle insignifiant. Dans « Bonjour l’angoisse » Robert a un handicap, et Marie doit faire avec. Il a complètement pris possession de la personne qu’il aime. Il l’a pratiquement vampirisée. Et maintenant il ne la désire plus.

Parce qu’elle est devenue une partie de lui ?
C’est comme ça que je l’exprimerais.

Dans « Bonjour l’angoisse » vous ne faites pas dans la dentelle. Et malgré tout, vous vous considérez comme un grand romantique. Est-ce là une expression de votre romantisme, que de faire souffrir vos protagonistes, pour les sauver à la fin du film ?
J’ai toujours été un grand fan cinéma américain, qui accorde beaucoup de place au mélodrame. Il se peut que dans « Bonjour l’angoisse » je n’aie pas encore été capable de rendre cet aspect sur le plan de la forme. Le film raconte une histoire très personnelle, une histoire très proche de ma propre vie. Elle est narrée de façon très dense, autour d’un noyau bien net, et malgré tout elle reste romantique, à la Büchner ou Novalis. Marie est un personnage « büchnerien », presque « kleistien », prêt à aller très loin, jusqu’à l’autodestruction. Elle réagit à l’autodestruction de son mari en s’en remettant à lui aveuglément.

Le film lui-même et son dénouement forment pratiquement un antagonisme. Vous envoyez vos personnages en enfer, pour les faire danser dans un pré verdoyant à la fin. Pourquoi ce happy end au milieu des pâquerettes ?
En fait, ce n’est pas vraiment un happy end, c’est juste un épisode supplémentaire dans l’existence des protagonistes, et ensuite le film s’arrête.

Donc ces deux personnes pourraient continuer comme cela éternellement ?
Tout ce qu’il y avait à dire a été dit ; que pourraient-ils faire d’autre quand ils se revoient et en sont heureux ? Elle ne peut que lui mettre des fleurs dans les cheveux. Et puis ils recommencent à jouer aux jeux auxquels ils ont toujours joué.

Alors, pas de happy end ?
Oui et non. Si on considère que happy end veut dire que le film ne se termine pas sur une séparation, alors il y a happy end. Si en revanche on trouve que c’est une fin plutôt triste que de voir deux personnes continuer sur leur lancée, alors ce n’est pas un happy-end.

Et pour vous, c’est quoi ?
Un happy-end (rire). Je vous l’ai dit, je suis un romantique.

A propos de « Particules élémentaires », vous avez dit qu’il ne faut pas effrayer les spectateurs. Est-ce qu’aujourd’hui vous feriez « Bonjour l’angoisse » de manière différente ?
On a tout à fait le droit d’effrayer les spectateurs ! Ce film, je ne le ferais jamais autrement, il est comme un diamant brut, il est tout simplement sorti de moi tel quel. Je l’ai écrit sans vraiment réfléchir, en fait, il était déjà là. Il est chargé d’un fort romantisme, d’un romantisme dangereux, une espèce de « romantisme de relation entre deux exclus ». Mais deux personnes qui, au fond, se fichent pas mal du reste du monde n’ont peut-être pas l’impression de vivre l’enfer. Il y a quelque chose dans leur vie qui ne fonctionne pas de la même façon que chez les autres, c’est tout, mais cela ne les intéresse pas. Ils n’ont pas besoin de se mesurer aux autres, ils sont au-delà de leurs systèmes de valeurs, ils décident eux-mêmes de ce qui est bien ou mal.

Vous avez dit également que les spectateurs ne veulent pas voir de scènes érotiques telles que celles décrites par Houellebecq dans « Particules élémentaires ». Mais veulent-ils voir Marie s’ouvrir les veines ?
Non, certainement pas. Ça aussi, c’est une chose que je ne ferais plus de cette façon. C’est trop hard. Mais bon, quand je dis que je ne le ferais plus… Si je fais un film dont je souhaite qu’il attire beaucoup de spectateurs, il est clair que je ne le ferai pas. Mais si par hasard je dois tourner un film qui a besoin d’être aussi directement violent, je le referai. Tout dépend de l’histoire que l’on veut faire passer.

Et il fallait que « Bonjour l’angoisse » soit aussi violent ?
Oui, je crois que c’est exactement le genre de film qui a besoin de cela. Parce qu’il se démarque de films comme « Agnes und seine Brüder » et « Particules élémentaires». « Bonjour l’angoisse » est sans doute mon film le plus empreit de folie. Un film pour lequel on a vraiment besoin de cran, plus que pour tous mes autres films, plus même que pour « Die Unberührbare ». Mais c’est aussi l’un de mes films préférés, celui, parmi mes dernières œuvres, pour lequel je m’engage le plus. Il a une aura de désespoir qui rayonne de chaque image. En comparaison, « Die Unberührbare » est beaucoup plus hermétique. « Bonjour l’angoisse » est plus physique et aussi beaucoup plus mystérieux. Il est tellement vulnérable, tellement nu, un film tout dépouillé, tel que je les aime. C’est peut-être le meilleur film que j’aie jamais réalisé.
Je crois que c’est le film, même si ce n’est pas lui qui a attiré le plus grand nombre de spectateurs, qui a le plus déconcerté ou touché ceux qui l’ont vu. Il est vrai que c’est difficile de poignarder les gens, comme je l’ai fait avec ce film, mais à ce moment-là, c’était absolument nécessaire. Je peux tout à fait imaginer que je ferai de nouveau des films de ce genre, dans une autre forme, mais il faut qu’il y ait un point précis qui ait absolument besoin d’être tiré au clair. C’était le cas pour ce film. C’est peut-être le film que j’avais le plus grand besoin de faire.

On dirait un peu de l’autothérapie…
Non, non, ça n’a absolument rien à voir. J’ai une relation sexuelle plutôt équilibrée avec ma femme, et voilà pourtant déjà un certain temps que nous sommes ensemble. Evidemment, pour chaque artiste, son travail constitue une sorte de thérapie. Mais ça n’a rien à voir avec les thèmes qu’il traite ; c’est tout simplement lié au fait qu’il commence vite à s’ennuyer dans le monde réel et qu’il est important pour lui de pouvoir retourner à tout moment dans le monde qu’il s’est créé lui-même. Les gens m’intéressent moins lorsque je suis obligé de communiquer constamment avec eux. Ça m’ennuie très vite. Je préfère vivre dans des mondes imaginaires et lire plutôt que d’être sans cesse obligé de rencontrer des gens. Ça ne m’apporte pas grand-chose. C’est pour cela que je fais ce travail : je préfère vivre dans mes propres univers. Mais il est évident que je suis très friand d’histoires d’amour. Le prochain film en sera une aussi…

... une véritable histoire à la Roméo et Juliette, d’après ce que vous avez laissé entendre récemment…
Je crois que c’est cela qui m’intéresse vraiment : raconter des histoires d’amour. Comme David Lynch, par exemple, mon modèle, qui décline sans cesse ses propres rêves, moi j’aime bien raconter des histoires d’amour.

Edité le : 23-02-06
Dernière mise à jour le : 01-03-06