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ARTE Reportage du 22 février 2006 - 23/02/06

Ouganda : la lente agonie des Acholi

Transcription


Reportage : Sigrun Matthiesen – ARTE GEIE / Dreamer Joint Venture – Allemagne 2006

Quand le soir tombe, Kenneth Wokorach quitte sa famille. La nuit, les rebelles de l’armée de résistance du seigneur sortent du bush. Ils viennent attaquer les villages des Acholi dans le nord de l'Ouganda. Ils enlèvent les enfants pour les dresser à combattre et à tuer. C'est pour cette raison que Kenneth ne dort plus jamais chez lui :
"C'est fatigant de devoir partir tous les soirs et de passer si peu de temps avec ma famille."

Il se dirige vers une menuiserie située aux abords de la petite ville de Gulu. Toutes les nuits depuis huit ans, l'atelier se transforme en dortoir. Ici, il n'y a pas que des ados comme Kenneth. Des mères viennent aussi s’y mettre à l’abri avec leurs petits enfants. En ce moment, les rebelles sont plutôt calmes et il n'y a qu'une centaine de dormeurs. Mais parfois, ils sont un millier à s'entasser dans la menuiserie. Certaines nuits dans le district de Gulu, près de 40.000 personnes font la navette entre leur maison et un endroit sûr où dormir.
Depuis peu, des ONG ont équipés des abris destinés aux femmes et aux enfants qu'ils appellent des "Night Commuters". Ces dernières années, les rebelles ont kidnappés au moins 20.000 enfants. Presque chaque famille déplore des disparus, des mutilés et des morts.

Kenneth :
"La nuit, je viens ici parce que j'ai peur que les rebelles m'enlèvent encore une fois. Cela m'est déjà arrivé il y a cinq ans, alors que je dormais dans la case de mes parents."
Un an et demi plus tard, Kenneth a réussi à s'enfuir et à retrouver sa mère et ses quatre frères et soeurs.
La mère de Kenneth :
C'est très douloureux de savoir mon fils loin de moi toutes les nuits. Mais après tout ce qui s'est déjà passé, j'ai trop peur qu'il soit enlevé une nouvelle fois. Tant qu'il dormira dans la menuiserie,au moins il sera en sécurité."

Lorsque les rebelles ont enlevé Kenneth et détruit le village après l'avoir pillé, la famille a trouvé refuge chez des parents aux abords du village de Gulu. Bien que leur village ne soit qu'à une quinzaine de kilomètres de là, ils ne peuvent pas y retourner :
"Je ne suis pas retournée dans notre village depuis trois ans. J'y étais allée en compagnie de quatre femmes. Les rebelles ont surgi tout à coup. J'ai juste eu le temps de m'enfuir, mais les rebelles ont tué deux des femmes. Depuis, je n'ai plus jamais osé retourner dans mon village."

Aussi loin que remontent ses souvenirs, la guerre au pays des Acholi détermine la vie de Kenneth et de sa famille :
"Je n'ai pas l'espoir que cela change un jour. Je me contente de vivre au jour le jour. J'essaie de m'en sortir avec des petits boulots pour nourrir mes enfants et payer l'école. Aujourd'hui, mes enfants sont mon seul espoir."

Depuis 20 ans que les rebelles de l’armée de résistance du seigneur terrorisent la population du nord de l'Ouganda, le gouvernement ne fait rien pour l'aider. L'armée ougandaise omniprésente n'a pas amélioré la situation des Acholi. Pour eux, la présence des soldats est plus une menace qu'une protection. Grâce au soutien inconditionnel de l'appareil militaire, le président ougangais Yoweri Museveni a pu se maintenir 20 ans au pouvoir.
Il promet tantôt l'anéantissement militaire des rebelles, tantôt des négociations avec eux – mais sans résultat. Quant aux autres responsables politiques ougandais, ils ferment les yeux devant les souffrances des Acholi.
L'église catholique est la seule à oser critiquer ouvertement cette politique.
En 97, le diocèse de Gulu a lancé une initiative de paix et de réconciliation, dirigée par le Père Cuprion Ocen :
"Pourquoi est-ce que le gouvernement ougandais n'est pas capable de tenir en respect la LRA? Combien de rebelles compte la LRA ? Nous nous battons au Congo, nous nous battons au Ruanda et il faudrait qu'on se croise les bras face à la LRA ?"

Au lieu d'agir, l'armée ougandaise a déplacé la quasi-totalité de la population rurale dans des camps de réfugiés – officiellement pour sa propre sécurité :
"Ces camps de réfugiés ont été appelés "villages protégés". Bizarrement, il y a toujours un poste militaire en plein milieu, à l'intérieur du camp. Ici, on ne sait pas si c'est l'armée qui protège les réfugiés, ou si ce ne sont pas plutôt les réfugiés qui protègent les soldats."

Aujourd'hui, près d'1 million et demi d'Acholi vivent dans des camps de ce type. les paysans qui autrefois vivaient de leurs récoltes, dépendent maintenant des rations accordées par l'aide humanitaire.

Nombre d'enfants sont mal nourris. Dans les camps bondés, les maladies sont endémiques, l'assistance médicale est totalement insuffisante. Les familles, complètement démunies, n'ont pas les moyens d'envoyer leurs enfants à l'école.

Paul Rubangakene est travailleur social au bureau de l'association catholique Caritas de Gulu, l'une des premières organisations humanitaires à s'occuper de la population répartie dans une cinquantaine de camps :
"Nous sommes là pour conseiller et écouter les gens. C'est la guerre depuis 20 ans, et beaucoup d'entre eux sont traumatisés. Tous les jours, on constate qu'ils n'ont plus d'espoir, qu'ils ont le sentiment de vivre une situation sans issue. On essaie de leur redonner courage pour qu'ils ne se sentent plus écrasés par leur situation.
A mon avis, le problème majeur dans les camps vient du fait que les structures familiales ne fonctionnent plus. Les conditions de vie sont telles que les parents ne peuvent plus assurer la survie de leurs enfants. Ils sont si pauvres qu'ils ont à peine de quoi assurer le minimum. Et même pour obtenir ce minimum, ils doivent se battre. Les hommes qui traditionnellement sont le soutien de la famille, sont incapables de jouer leur rôle. Souvent, ils deviennent violents pour ne pas devoir avouer leur impuissance face à cette situation."

Ces hommes qui tuent le temps en jouant aux cartes et en buvant de l'alcool étaient autrefois les fiers gardiens des greniers à blé de l'Ouganda.
Aujourd'hui, les familles ne peuvent aller sur leurs terres que si l'armée les y autorise et seulement si les champs sont à proximité du camp, comme ceux de Betty Amito et de ses enfants :
"Au camp, on vit comme des prisonniers. On n'a pas de place. Je vis avec mes six enfants dans une case minuscule. En plus, on a beaucoup de mal à se procurer de la nourriture en quantité suffisante, alors qu'avant, on n'avait aucun problème pour se loger et nourrir les enfants. Chacun avait assez de place, alors qu'au camp, on n'a même pas de place pour se débarrasser des déchets."

La milice ougandaise a forcé Betty Amito à vivre dans le camp après que les rebelles aient semé la terreur dans la région :
"Ici, avant, c'était notre maison, elle était très confortable. On voit encore les restes des bâtiments. Cette case ici et l'autre là-bas appartenaient à la deuxième femme de mon mari, et derrière, c'est son champ. Et moi, j'avais trois cases : celle qui est complètement détruite, c'était celles des enfants. L'autre qui tient encore à moitié debout, c'était la mienne, et la troisième là-bas, c'était ma cuisine."

Parmi les paysans et les pacifistes du diocèse, certains se demandent pourquoi l'armée ougandaise n'est pas capable de protéger les fermes.
"Peut-être que le gouvernement enferme les gens dans les camps pour confisquer leurs terres! C'est ce qu'on pense ici, parce que maintenant, ce sont des officiers de l'armée qui cultivent les terres de la région. Des terres si vastes que pour la récolte du riz, ils ont besoin de saisonniers. Mais s'ils sont capables de cultiver les terres, pourquoi ne pas laisser les gens retourner chez eux et les protéger là-bas ?"

Dans les camps, les cases sont si serrées que le feu se propage à la vitesse grand V. Exemple : Awer, au nord de Gulu, où le feu a anéanti près de 800 cases en 2 heures seulement. Mais pour Paul Rubangakene, travailleur social, augmenter l'espace entre les cases, améliorer la protection incendie et les installations techniques du camp, ne résoudra pas les problèmes :

"Cela ne sert à rien d'améliorer les conditions de vie au camp, parce que cette vie est en contradiction totale avec les coutumes et les besoins des gens. Au lieu de cela, on ferait mieux d'améliorer les conditions de sécurité pour qu'ils puissent rentrer chez eux."
La population du nord de l'Ouganda ne se sentira en sécurité que lorsque les attaques de la LRA cesseront.
Pour cela, il faut que le gouvernement se déclare prêt à négocier avec les rebelles – ce qui les fera sortir du bush et leur permettra de mener une vie normale, sans guerre et sans enlèvements. A ce moment-là seulement, les Acholi pourront reprendre leur vie en main, comme par le passé. Et Kenneth Wokorach ne sera plus obligé de dormir toutes les nuits dans la menuiserie et la peur des rebelles ne sera plus qu'un mauvais rêve.
"Pour les Acholi, la vie ne sera plus jamais comme avant, mais ils sont capables de retrouver leurs racines culturelles. Car ce sont des gens émotionnellement stables. Les Acholi sont des gens pacifiques, conscients de leurs responsabilités. De plus, ils ne sont pas vindicatifs. Je suis à peu près sûr qu'ils ont en eux la force de recommencer à zéro et de reconstruire leur propre avenir."
C'est maintenant au gouvernement ougandais d'accorder leur chance aux Acholi : il peut mettre fin à une guerre qui fait souffrir 1,5 millions de personnes.


Traduction Martine Lesure


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Tous les mercredis vers 21h35

Edité le : 20-02-06
Dernière mise à jour le : 23-02-06


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