Ce chemin, Umar et son fils, l’ont fait il y a quelques semaines avec toute la famille. Aujourd’hui, il ne lui reste plus grand-chose de sa vie d’avant. Un simple fil, tendu entre deux rives… Entre son village où il a vécu, et le camp où il vit actuellement. Un simple fil et une vie qui bascule… Car Umar sait qu’il lui sera difficile de revenir en arrière.
Ce qu’il a laissé, là haut, dans un de ces villages des contreforts de l’Himalaya, il l’a sans doute abandonné à jamais :
« Quand je vois ces montagnes, je me souviens de la mosquées, de tout ce que je faisais… Ma maison, toute ma famille… Je suis très triste quand je vois cette montagne. On ne peut pas oublier la vie d’avant le tremblement de terre. »
Le 8 oct 2005, à 8h50, Umar a senti la terre trembler sous ses pieds... En quelques secondes, il perd 17 membres de sa famille… Une histoire, somme toute assez banale ici. La plupart des habitants de ce camp ont vécu un drame similaire… Comme Umar, ils ont du quitter leurs villages, leurs maisons. On les appelle les déplacés.
Sur tout le Pakistan, ils seraient 200 000 à vivre dans des camps comme celui-ci. Ils ont passé l’hiver sous la tente, dans le froid, sous la pluie. Cinq mois après le drame, pour eux, l’urgence s’éternise.
Des camps comme celui-ci, il y en a plusieurs centaines sur toute la zone du sinistre.
Maira, est le plus grand camp. 20 000 personnes habitent ici. Une véritable ville, avec ses routes, ses quartiers divisés en bloc, son réseau d’électricité, mais surtout son réseau d’eau.
C’est la première tache des ONG, offrir une eau potable à toute la population.
Jean-Benoit est le responsable d’une ONG française. Lorsqu’il est arrivé à Maira avec 2 autres volontaires, début novembre, il n’y avait rien.
Après l’urgence des premières semaines, il a fallu développer un réseau d’eau de qualité. Chaque jour, chaque habitant du camp en consomme environ 15 litres :
« Le problème est venu de donner de l’eau potable à une population regroupée. On a des sources assez importantes ici. Il y a la rivière Indus qui coule à 300 / 400 mètres, mais l’eau n’est pas consommable. La problématique, c’était de fournir de l’eau potable pour éviter les maladies liées à l’eau. »
Avec l’UNICEF, la croix rouge, une dizaine d’ONG travaillent à Maira, mais le véritable patron du camp, c’est l’armée.
7h00 du matin, l’heure du rassemblement dans la prière.Au Pakistan, l’armée est incontournable. Après le coup d’état militaire de 1999, c’est un général qui prend les commandes du pays. Acteur essentiel de la vie politique, l’armée est surtout la seule institution véritablement organisée.
Au camp de Maira, ils sont une centaine. A leur tête, le major Shazad. Et malgré son allure plutôt joviale, c’est lui qui dirige le camp : « On est arrivé dans ce camp que le 31 octobre pour mettre en place les tentes. A l’origine, le travail était énorme. Mais maintenant, c’est plus calme. On est là pour la gestion du quotidien. On a moins de travail, alors on prend plus de temps pour l’entraînement et l’instruction ».
La routine de la vie de caserne qui s’installe. Avec la fin de l’hiver, le camp n’accueille plus de nouveaux réfugiés.
Aujourd’hui, le stress des premiers mois a cédé la place aux habitudes. On vit au jour le jour sans pouvoir imaginer ce que sera demain.
Major Ibrahim SHAZAD : « Leur vie est difficile ici, parce que là haut, ils ont leur propre terre, leurs animaux et surtout de la place pour vivre. Ici, tout est petit. Ils ont juste une petite tente et de l’eau. Mais ils sont heureux parce que là haut, ils avaient peur. Ils ne pouvaient plus vivre à cause du tremblement de terre. Bien sur ils sont contraints d’être là. Je ne peux pas dire que leur vie est facile, surtout par rapport à ce qu’ils avaient chez eux. Mais on essaie de répondre à leurs besoins les plus essentiels .»
Première tâche des militaires, assurer les distributions. Elles ont lieu une fois par semaine. Alternativement nourriture et vêtements. C’est lors d’une de ces distributions que nous retrouvons Umar. Comme beaucoup d’habitants du camp, il est là par désoeuvrement. Des vêtements, il en a assez depuis longtemps, mais finalement, ces longues attentent comblent l’ennuie de la journée.
Ces dons proviennent de la générosité populaire du Pakistan. Ce tremblement de terre est la plus importante des catastrophes humanitaire de l’histoire du pays.
Aujourd’hui, les stocks sont là, et l’armée les distribue jusqu’à épuisement. En témoigne le côté un peu surréaliste de cette scène. Ce matin là Umar va recevoir une couverture d’enfant. D’abord mal a l’aise, il va en rire… Symbole un peu dérisoire, de l’assistanat dans lequel, tous ces réfugiés se sont installés.
Mais le plus difficile pour Umar, c’est la promiscuité.
La règle, c’est une tente par famille. Une tente pour recevoir ses amis et vivre avec sa femme et ses enfants : « On vit très mal dans la tente. Les tentes sont trop petites pour toute la famille. On a tous des grandes familles ici alors l’hiver a été très long et puis on est toujours à genoux. Mais on pense à notre dieu, on sait qu’il va nous venir en aide. »
Tout à coup, un bruit d’éboulement vient interrompre l’interview.
La pluie, mais surtout le tremblement de terre, ont fragilisé la montagne. Les glissements de terrains sont presque quotidiens. A cela, il faut ajouter les secousses, moins puissantes mais qui continuent… Dans cette région, une des plus sismique du monde, la terre tremble encore.
Un climat de tensions permanentes qui ravive les angoisses.
La peur, la promiscuité... Aujourd’hui, Umar s’inquiète pour ses enfants. Chaque jour, il les voit changer. Livrés à eux même, dans une ville, qui à leurs yeux, s’apparente à une mégapole, les enfants du camp ont perdu leur repère : « Les parents on peur quand les enfants sortent de la tente. Ils vont partout dans le camp. Mais c’est la vie de la tente. On ne peut pas les contrôler en permanence ! Dans nos villages, c’est plus facile. Ici c’est la vie moderne, un peu comme dans une grande ville. »
A ce changement de vie radical s’ajoute le traumatisme du séisme… Chacun de ces enfants a côtoyé la mort. Au lendemain du drame, ils ont vu les cadavres de leurs frères, sœurs, cousins ou amis écrasés sous le poids des maisons… « Quand la nuit arrive, on a toujours peur. Parfois on se réveille pour pleurer parce qu’on se souvient du tremblement de terre. Mais le matin au réveil, on se souvient de notre village. Tout est un peu confus dans notre tête. C’est vrai qu’on a peur, mais en même temps, on aime notre village. »
Des milliers d’enfants totalement désorientés… Lorsque l’on entre dans le camp de Maira, ce sont ces images qui frappent le regard. Ici, dans cet immense terrain de jeu, ils ont perdu le sentiment, qu’une vie normale était encore possible.
Donner du sens. C’est un peu la tâche de l’école. Créée dès l’ouverture du camp, financée par l’Unicef, gérée par les militaires, pour ces enfants, l’école c’est un rendez-vous quotidien.
Et si la méthode d’enseignement est un peu musclée, ici, ils retrouvent une structure, et un rythme qu’ils ont perdu.
Sur tout le camp, il existe 4 écoles comme celle-ci. 4 écoles pour plus de 3 000 élèves.
Aziz Urrehmen est le directeur d’une de ces écoles. Présent depuis quatre mois et demi, il a vu les enfants évoluer : « Au début, quand les enfants venaient, ils ne savaient pas jouer ensemble comme les enfants de la ville. Surtout pendant les récréations, ils étaient par petits groupes. Notre tâche, avec ces enfants, ce n’est pas tant l’enseignement, que l’éducation. On essaie surtout de les aider à vivre en société, à vivre avec les autres enfants. Quand ces enfants étaient là haut, dans leur village, ils étaient pour la plupart sans école, ils n’avaient pas de livre. Ils ne connaissaient pas la discipline. La première chose qu’on leur enseigne, c’est de se tenir dans la classe… C’est l’ordre. »
Côté fille, l’engouement pour l’école est tangible. Dans leur village, pour motif religieux, elles sont souvent interdites d’enseignement. Au Pakistan, seulement 26 % des filles savent lire et écrire. Pour elles, l’école de Maira est une véritable ouverture. Mais une ouverture qui ne doit pas cacher une réalité, celle de la situation des femmes dans un pays à 96 % musulman. Dans ces villages de montagne c’est la culture tribale qui domine. Les femmes n’ont qu’un droit : la soumission totale. Dès la puberté, elles disparaissent derrière leur voile pour vivre recluses dans les maisons…
Des conditions de vie difficilement conciliable avec la promiscuité du camp.
Confinées dans les tentes, elles sortent, à de rares occasions, comme des ombres.
Dans les camps du Pakistan, les latrines et les points d’eau sont à moins de 50 mètres des tentes. Mais pour les femmes, c’est encore trop loin, trop de chemin à parcourir… trop d’espace a découvert. Les ONG doivent s’adapter.
Itv Jean-Benoit (Solidarités) : « Pour toutes sorties de leur tente, les femmes ont besoins d’un accord verbal de leur mari ou du chef de famille qui n’est pas forcément le mari. On est obligé de prendre en compte la spécificité locale et culturelle du lieu dans lequel on travail. On est vraiment arrivé à faire en sorte que la population n’est pas de problème culturel pour vivre dans ce camp… N’est pas de problèmes liés à la culture, c'est-à-dire l’éloignement des latrines et le positionnement des points d’eau. »
Mais des signes d’ouverture apparaissent, les femmes découvrent d’autres femmes, d’autres modes de vie, et s’émancipent. A petit pas bien sûr, mais les elles sont là. Une poignée d’entre elles tout au moins. Pour ces cours de couture elles s’affranchissent chaque après-midi de la tutelle du mari. Mais devant la caméra elles restent prostrées, cachées, pas question de transgresser ce tabou.
Un islamisme radical qui fait le jeu des fondamentalistes musulmans. 13h15, l’heure de la prière du vendredi. La plus importante. Les hommes du camp sont là. Toute génération confondue. Pauvres, peu éduqués, ils sont l’enjeu de toutes les tensions idéologiques qui s’exercent ici : L’armée d’un côté, l’Islam de l’autre. A quelques mètres de la mosquée, difficile de rater l’enseigne de l’organisation caritative islamique Al Rasheed Trust.
Au lendemain du drame, alors que l’aide internationale fait défaut, que l’armée est encore débordée, les organisations islamistes se mobilisent. Elles sont les premières à planter leurs tentes. Non sans arrières pensées. L’enjeu est de taille, par cette présence sur le terrain, les islamistes cherchent à améliorer leur image. Le port plutôt élégant, un flegme tout britannique, la casquette vissée sur la tête, Shahid a 22 ans. Il est le responsable logistique de AL Rasheed trust. Etudiant en journalisme à Karachi, il fait surtout office de chargé de communication. Sorte d’état dans l’état, Al Rasheed a son propre service de santé, son école, et organise ses propres distributions alimentaires. A Maira, ils sont les seuls à ne rien demander à l’armée.
Shahid : « Qu’est ce que l’armée ? L’armée, c’est notre armée. C’est l’armée du Pakistan. Nous sommes l’armé. Ils sont Pakistanais, nous sommes aussi Pakistanais. Il n’y a pas de problème. »
Présent pour soigner, pour aider… au dire de tous, la fondation Al Rasheed, fait un travail considérable et reconnu. Le sommet de l’iceberg. Car Al Rasheed est une ONG un peu particulière. Une ONG qui figure sur la liste des 27 entités suspectées de terrorisme par américains et les Nations Unies.
Ces ONG, très présentent au Pakistan, capitalisent sur la misère, la détresse. Leur objectif serait de recruter les combattants du djihad. Ce que Shahid nie en bloque : « L’Islam rejette le terrorisme… Alors comment les musulmans pourraient-ils encourager, ou faciliter, ou même provoquer des activités terroristes ? Vous savez, si un terroriste vient en face de moi, je le tue… Parce que c’est un meurtrier. Un meurtrier de l’humanité. Pas seulement des musulmans. L’Islam nous dit de respecter tout le genre humain. »
Respecter le genre humain. Des mots ou des actes… difficile de savoir ?
Une seule certitude, grâce à cette catastrophe humanitaire, les islamistes cherchent à tirer leur épingle du jeu.
Mais pour eux, rien n’est encore gagné. Au camp de Maira, ces villageois, ces montagnards, traditionnellement proches d’un Islam radical, découvrent la vie moderne et ses loisirs. Le criquet, c’est le sport national au Pakistan. Ce jour là, deux équipes locales ont fait le déplacement jusqu’à Maira. Autant dire, l’animation de la journée.
Le 31 mars, le camp va fermer. Tous devront quitter Maira, retourner dans leur village.
Mais la donne a changé. Cinq mois de présence au camp ont bouleversé certaines habitudes: « Il n’est pas question de revenir en arrière. Qu’est que vous voulez qu’on fasse là haut ?On ne pense pas encore au futur, mais moi, l’avenir, je le vois à Karachi, un travail dans une grande ville. On ne veut pas rentrer chez nous. »
Les mentalités ont évolué… Plus encore qu’on ne l’imagine. Le carton est porté avec la précaution due aux objets de valeurs… A Maira, chaque bloc à son téléviseur avec son lecteur DVD. L’ensemble offert par un ONG américaine.
La télévision, l’eau courante, les loisirs. Le ver est dans le fruit. Cinq mois de camp, et c’est tout le système politique, un système féodal, qui est remis en question. La population critique à présent les « Lords Land », les tous puissants seigneurs de la terre, qui les exploitaient jusqu’à l’arrivé du sinistre : « On ne veut pas retourner chez nous parce qu’on n’a pas de terre. On est des pauvres, des sans terre. Si le gouvernement nous donne des maisons et de la terre, alors on ira où il veut. On veut que notre vie change ! Le tremblement de terre est une bonne chance de changement pour nous. Une chance d’avoir enfin nos terres, d’être indépendant des grands seigneurs. Maintenant, on veut faire notre vie. »
Au camp de Maira, les grands seigneurs représentent à peine 5 % de la population. Ayaz est l’un d’entre eux. Lorsque la météo le permet, il remonte dans son village.
Nous sommes à plus de trois heures de marche du camp. Des dizaines de milliers de personnes vivent encore dans ces montagnes… sous la tente… Cultivant en terrasse chaque arpent de terre.
Durant les mois d’hiver, cette route, seul accès à la vallée, était fermée. Par endroit, la montagne semble s’être détachée, coupant ces villages, du reste du monde.
Unique moyen pour recevoir des secours : Ces hélicoptères des Nations-Unies. Ils ont assurés un ravitaillement quasi quotidien durant la crise.
Ayaz a du attendre la fin de l’hiver pour retourner chez lui et retrouver sa famille. S’il a fait le choix de s’installer au camp, tous ces frères ont passé l’hiver dans la montagne : « Tous nos meubles sont ici. C’est indispensable que quelqu’un reste les surveiller. Si tout le monde part, on risque de tout se faire voler. »
Si Ayaz a beaucoup perdu dans ce sinistre, il lui reste un bien qui n’a pas de prix ici : La terre. Toutes les cultures de ce côté-ci de la vallée lui appartiennent. Deux paysans travaillent pour lui et reversent la moitié de leur récolte annuelle. Dans ce système féodal, Ayaz est au sommet de la hiérarchie. Le seigneur.
Un seigneur bien conscient des enjeux… La neige a maintenant fondu, les températures sont plus clémentes… et pourtant, il préfère rester vivre au camp, car Ayaz, joue la montre : « Bien sûr on reviendra dans nos villages. De toute façon, si le gouvernement arrête l’aide humanitaire, on n’aura pas le choix. Mais on n’a qu’une demande : le gouvernement doit nous donner de l’argent. S’il nous en donne, alors, Oui, on reviendra vivre ici. »
Ayaz ne le dira pas, mais ce qu’il entame avec le gouvernement, c’est un véritable bras de fer. L’objectif : percevoir le maximum.
L’état va verser aux sinistrés une indemnisation de 1 000 euros. Presque deux ans de salaire. Seule condition pour la percevoir : retourner vivre dans les villages.
Ceux qui ont la terre, comme Ayaz, vont de toute évidence rentrer et empocher la prime. Mais les autres, la majorité ? A deux semaines de la fermeture de Maira, ils ne savent pas encore ce qu’ils vont faire. Le retour à la vie normale semble loin. Pour tous ceux là, le départ du camp risque d’être une nouvelle déchirure.







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