Paul Spiegel (P.S.) : Oui, et pas qu’un peu. J’ai vu le film trois fois, non pas parce que je ne l’aurais pas compris, mais parce je voulais prolonger le plaisir. T.N.: En Allemagne, il est toujours un peu délicat de se moquer des comportements juifs ou de la religion juive, et ce n’est pas sans raison, même si j’ai vu les juifs aborder ce sujet avec beaucoup d’humour. Un film comme « Monsieur Zucker joue son va-tout » peut-il contribuer un peu à normaliser la situation ?
P.S.: Effectivement. Je crois que Daniel Levy y tenait et il y est d’ailleurs parvenu. Jusqu’ici, il y avait des films où l’on tournait en dérision les juifs et le judaïsme. Voilà maintenant un film où l’on rit AVEC les juifs. C’est ce qui le rend unique et novateur. C’est une œuvre qui ouvre les vannes, jette des ponts entre les juifs et les non-juifs pour qu’enfin, ils puissent rire ensemble. Daniel Levy a veillé à ne pas créer de tabous, mais au contraire, à les briser. Il n’y a rien de plus beau que de rire ensemble. Le film nous incite à le faire.
T.N.: Dans l’ensemble, le film est très attaché à ses personnages qui sont si humains, parfois même trop. On a l’impression que Dany Levy les aime malgré leurs défauts.
P.S.: C’est vrai. On passe une très bonne soirée au cinéma ou devant son téléviseur. Pour autant, on ne s’amuse pas aux dépens d’une communauté ou d’une religion. Ce film a un effet très libérateur.
T.N.: Avez-vous retenu ce qui vous a plu dans ce film ? A l’inverse, il y a-t-il quelque chose dont vous diriez : « Là, il est allé un peu trop loin » ?P.S.: Eh bien, j’aurais préféré que l’on fasse l’impasse sur certaines scènes, par exemple, sur celle des rapports entre cousin et cousine. Mais ce sont des détails. L’important, c’est que l’on puisse vraiment rire de bon cœur. J’ai observé dans la salle de cinéma des jeunes qui trouvaient le film délicieux. Ils riaient sans malice ni méchanceté, heureux d’avoir accès à un univers qui, en soi, leur est étranger.
Le plus important aujourd’hui, c’est bien de permettre à un jeune l’accès à une autre religion ou à des gens qui appartiennent à cette religion. Et de le faire avec légèreté.
J’ai trouvé beaucoup de scènes désopilantes, même lors de la deuxième et de la troisième séance. Difficile d’en citer une en particulier. Si ce n’est peut-être celle où Hannelore Elsner, l’épouse non juive de Jackie Zucker, s’exclame : « Vous avez tant de commandements et d’interdits que c’est vraiment difficile d’improviser quand on n’est pas juif. » Cette réplique est à mes yeux l’une des plus révélatrices.T.N.: On apprend des choses sur les rites orthodoxes, sur les rituels religieux qui ne sont apparemment pas toujours faciles à suivre au quotidien. Est-il parfois compliqué même pour les juifs pratiquants de se comporter comme il faut ?
P.S.: Ecoutez, il existe 613 commandements et interdits ! Ce n’est certainement pas toujours facile pour un juif orthodoxe de les connaître et de les respecter tous ; mais un juif orthodoxe a moins de mal à le faire qu’un juif libéral.
T.N.: Pensez-vous que certains milieux juifs particulièrement rigoristes, notamment en Israël ou aux Etats-Unis, pourraient rejeter ce film ?
P.S.: Il y aura toujours des gens pour s’offusquer de la manière dont on les dépeint dans une comédie. Il faut certes s’attendre à ce genre de réaction, mais il faut faire avec. J’ai discuté avec beaucoup d’amis qui ont vu le film. Ils étaient tous d’avis qu’il a un effet libérateur, qu’il caresse les juifs que nous sommes dans le sens du poil. T.N.: Woody Allen au cinéma ou Philip Roth en littérature n’ont encore jamais hésité à affubler leurs personnages de clichés juifs – ils ont décliné ces thèmes et pas seulement dans un registre humoristique. Un tel film serait-il imaginable en Allemagne ? A partir de quel moment diriez-vous que cela va trop loin?
P.S.: Il y a certaines limites à ne pas dépasser. Quand on parle de la shoah par exemple, il est inconvenant de faire de blagues sur la shoah et ses victimes. Mais le film n’a pas franchi les limites. Le mot « shoah » est prononcé une fois, mais dans un contexte tout à fait différent. C’est donc acceptable.
Il y a surtout un principe à respecter, celui qui consiste à ne pas se moquer des autres religions. Cela ne vaut pas seulement pour le judaïsme.
La satire a elle aussi ses limites. La satire ne doit pas tout oser uniquement parce qu’elle croit pouvoir tout oser. Ici, nous avons affaire à une comédie tout en légèreté, c’est en tant que telle qu’elle est acceptée et que mon ami Daniel Levy l’a imaginée. Je crois avoir constaté qu’il y est parvenu tout en finesse, en usant de beaucoup de tact. Ce n’est pas un hasard si autant de prix lui ont été décernés.
Propos recueillis par Thomas Neuhauser pour ARTE Deutschland (septembre 2005)
- « Monsieur Zucker joue son va-tout » sur ARTE : Vendredi 23 septembre 2005 à 20h40






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