Au milieu des années 1960, l’Europe voit débouler une pianiste argentine à contre-courant de tout ce qui se faisait jusque-là. Le public et la critique sont bluffés par sa beauté, sa chevelure de jais, son regard inspiré et son jeu sans retenue, passionné, chaleureux, dynamique et pourtant parfaitement maîtrisé. Les qualificatifs pleuvent : « jeune sauvage », « reine des lionnes », « tigresse du piano ». A l’issue d’un concert au Concertgebouw en 1978 à Amsterdam, où elle a interprété des œuvres de Robert Schumann, un critique écrit : « Quand Argerich a joué Schumann, j’ai ressenti le déchirement moderne des romantiques. » Celui de Martha aussi peut-être ?
Presque trente ans plus tard, rendez-vous est pris avec la grande Marta Argerich. Tenue sombre, visage pâle, elle glisse entre les tables du restaurant et s’assied discrètement. Rien n’échappe à ses yeux ombrés de noir, qui fixent avec méfiance chaque visage inconnu, tandis que ses doigts jouent avec ses cheveux qui lui tombent sur les épaules. Tenue, posture, mimiques ou gestes, elle ne cherche pas à se « mettre en scène ». Et pourtant on se retourne machinalement sur elle. On regarde, étrangement ému, ce visage sans fard. Ce visage qui semble nous dire qu’il a connu la joie et la douleur.
Friedrich Gulda : « Un enfant prodige »
L’histoire a débuté à Buenos Aires et les différents chapitres, tous mouvementés, se sont écrits à Vienne, à Bruxelles, Genève, New York, Los Angeles et dans bien d’autres villes encore. Le déracinement et la gloire précoces n’ont pas aidé Martha Argerich à trouver l’harmonie intérieure. Le pianiste Friedrich Gulda, qui lui-même n’était pas un modèle de paix et de sérénité, disait d’elle : « Elle débloque. Elle est très inconstante, donc pas fiable. On la craint un peu aussi, car elle annule souvent, c’est une sauvage, une folle, pas facile à dompter. Un facteur de risque à elle toute seule. »
Gulda a fait sa connaissance dans les années 1950, lors d’une de ses nombreuses tournées sud-américaines. Il s’était retrouvé face à une de ces « mères insupportables » flanquée d’une « fille prodige » qui lui réclamait une recommandation pour sa fille. Il l’envoya promener, mais la dame revint à la charge. Quelque temps plus tard, à Vienne cette fois, son chemin croisa celui de Mama Argerich et de sa fille, et Gulda s’occupa de la gamine de douze ans – fasciné pour toujours. « C’était effectivement un enfant prodige » se souvient Gulda dans son autobiographie, « Mein ganzes Leben ist ein Skandal » (Toute ma vie est un scandale, 1993). Plus loin, il écrit : « Ces leçons étaient bizarres, car la gamine était capable de tout jouer, c’était fou – à douze ans – je me suis toujours demandé ce que je pouvais bien lui apporter. » Il lui fait découvrir la grande musique de Vienne, Schubert et Brahms, sans jamais se faire payer. « Je n’aurais pas pu demander de l’argent alors que j’avais devant moi l’interprète la plus douée qu’il m’ait été donné de rencontrer. »
Pour Martha, Gulda est un professeur et une sorte de père : « Elle me raconte tout. Elle est très ouverte. Elle a été mariée un temps avec un chef d’orchestre suisse, son deuxième mari ; quant au premier, on ignore tout de lui […] Elle a eu plein d’amis pianistes, dont elle était aussi la maîtresse […] Je sais exactement quand elle est heureuse ou malheureuse. »
Se supporter soi-même
Martha Argerich se laisse porter par le cours de la vie, ne planifie rien, ne contrôle rien. Elle va et vient, nerveuse, toujours aux abois. Les journalistes qui s’approchent trop ont un effet anxiogène qui la pousse à fuir. Elle appréhende leurs questions, qu’ils l’interrogent sur des détails techniques de son interprétation ou sur les musiciens avec lesquels elle a joué. Elle refuse toute inquisition dans sa vie privée et coupe court aux tentatives de conversation, égoïste comme un enfant qui n’a que faire des convenances. Je finis par lui arracher quelques informations – en espagnol, la langue de son enfance, mais mon espoir de l’attirer dans une discussion plus amicale s’écroule, Martha se ferme comme une huître. Néanmoins elle ne paraît pas à l’aise dans la peau de ce personnage farouche, comme si elle savait confusément que le plus difficile dans la vie, c’est encore de se supporter soi-même. On croit parfois déceler en elle une volonté désespérée d’être si aimable que personne n’aurait plus envie de l’abandonner. Elle a fait de gros efforts pour dompter son agitation et entrer dans le rang, tout en s’ingéniant à faire parler d’elle, comme un enfant sans repères qui fonce tête baissée dans n’importe quelle aventure. De ses nombreuses liaisons vouées à l’échec, elle a eu trois filles, qui vivent à New York et Genève. Plus souvent qu’à son tour, elle a souffert que ses compagnons, n’arrivant pas à la suivre dans sa vie effrénée, préfèrent vénérer la musicienne sur une scène plutôt que de partager son lit et sa vie.
Sa féminité a conservé quelque chose de maternel, d’authentique. Quand à une heure tardive elle demande à son manager de lui masser les pieds au restaurant, c’est comme un abandon. Croire qu’il lui est proche pour autant serait une erreur. Elle baisse les yeux, timide comme une petite fille, cachant son visage derrière ses mèches brunes.
Instants de pur bonheur
Sergiu Celibidache lui a conseillé un jour de ne jamais être esclave de sa propre folie. Elle n’a pas su suivre son conseil. Les forces destructrices qui l’agitent ont eu le dessus ; peut-être aussi le besoin de connaître toutes les facettes de la vie. « Les autres essaient de bâtir leur carrière, elle détruit la sienne pierre par pierre », résume un proche. Par ces temps de professionnalisme sportif, rares sont les artistes dont le génie d’interprétation est aussi étroitement lié à leur état d’esprit. Quand Martha Argerich est tourmentée, ses doigts semblent ne plus lui obéir. Son jeu devient mécanique, apathique et inachevé, il déçoit d’autant plus au vu de son énorme potentiel. Il lui arrive alors de s’attaquer violemment à une œuvre, pour ne laisser rien d’autre qu’une virtuosité insipide qui la fait certainement encore plus souffrir que les autres.
Il y a aussi ces moments où elle reprend ses esprits, des moments où son jeu est pur, résolu et délié. Instants de pur bonheur pour ses admirateurs inconditionnels – emportés par le feu, l’enthousiasme et la fougue de la pianiste. Et puis ses démons reviennent, et elle n’a plus rien à donner. Comme si le piano était son seul garde-fou pour ne pas basculer dans le chaos. Elle n’a jamais accepté que l’art soit un métier, en plus d’une vocation. « J’adore jouer du piano, mais je déteste être une pianiste ». Quand elle vivait à Genève, elle était souvent l’invitée d’Arthur Rubinstein. Un soir au dîner, après un de ses merveilleux concerts à Lucerne, il lui dit : « Martha, pourquoi as-tu joué le dernier mouvement de la sonate de Chopin aussi vite ? Comment as-tu pu faire ça ? » – « Je sais, je sais, mais c’est plus fort que moi. »
Teresa Pieschacón Raphael






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