"De la marginalité à la reconnaissance internationale, le parcours de Pedro Almodóvar n'est pas seulement celui d'un cinéaste couronné par le succès, mais aussi celui d'un anticonformiste qui a su mener à bien une expérience à la fois personnelle et populaire. Il est, avec Tim Burton et Peter Greenaway, un des rares metteurs en scène à avoir fait des propositions esthétiques nouvelles dans les années 1980 et, à l'instar de Nanni Moretti en Italie, il a aujourd'hui le privilège difficile de représenter la cinématographie espagnole, où sa société de production, El Deseo, fondée en 1986 avec son frère Agustin, semble le dernier îlot capable de résister à une profonde crise économique et artistique. Courtisé par les producteurs hollywoodiens, Almodóvar reste un franc-tireur dont l'entrée dans le circuit des coproductions européennes - avec la France depuis 1991 - n'a en rien affecté l'indépendance. Naissance d'un style. D'origine modeste, Pedro Almodóvar naît en 1949 à Calzada de Calatrava, village de la Mancha.Après une éducation qu'il qualifiera de "spectaculairement religieuse", il arrive à dix-sept ans à Madrid avec l'intention d'entrer à l'École de cinéma. Mais Franco vient d'ordonner sa fermeture et, n'ayant pas les moyens d'envisager de longues années d'études universitaires, Almodóvar trouve un emploi à la Compagnie nationale du téléphone. Ce travail lui permet d'observer la petite bourgeoisie urbaine dont il ignore tout et qui lui inspirera de nombreux personnages. 1974 est l'année de sa première réalisation, un court métrage en Super 8 muet, suivi d'une dizaine d'autres jusqu'en 1978. En quatre ans, des bars aux festivals pour amateurs et des galeries d'art à la Cinémathèque de Madrid, le cinéaste débutant s'est bâti une réputation qui attire un public de plus en plus large aux projections de ses films, conçues comme des shows très animés: la fiction est précédée de fausses actualités et de fausses publicités, et le réalisateur mime lui-même les voix de tous ses personnages, ou insère en direct, à l'aide d'un petit magnétophone, des chansons dans ses films. Le style Almodóvar est né. Jeu référentiel et parodique, croisement des genres, hardiesse et dérision, l'essentiel est déjà là. Mais, plutôt que de se consacrer à l'affirmation de sa singularité, le jeune metteur en scène multiplie les activités: il écrit des scénarios de bandes dessinées et de romans-photos, des textes d'humeur et des nouvelles pour de nombreux magazines, et entre dans la troupe de théâtre Los Goliardos où il rencontre Carmen Maura. Leur collaboration, longue et fructueuse, marque le passage à un premier long métrage de cinéma, "Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier" (1980). Un projet de roman-photo punk, sale et drôle, est à l'origine de "Pepi, Luci, Bom...", comédie corrosive qui trahit cette influence par l'emploi de cartons annonçant les
différents épisodes du scénario, et par une crudité de langage et de situations (scène d'urologie, concours d'érections - certes limité à un effet d'annonce) qu'on ne retrouvera à l'avenir que sous une forme atténuée. Ce qui pourrait n'être que provocation gratuite répond ici, plus profondément, à un désir d'ouvrir le cinéma aux libertés nouvelles de la société espagnole, le film consistant en une liste presque exhaustive des interdits levés après la mort de Franco en 1975: usage de drogue, adultère, "perversions" sexuelles et toute conduite susceptible d'ébranler l'institution du mariage et de la famille. Si Almodóvar a toujours refusé d'assujettir son inspiration à un message politique, déclarant que la meilleure façon de prendre une revanche sur l'époque franquiste était pour lui d'en nier jusqu'à l'existence, "Pepi, Luci, Bom..." n'en est pas moins le reflet direct de changements idéologiques et trouve son principal intérêt dans cette restitution d'une réalité en pleine effervescence, représentative du renouveau artistique madrilène baptisé Movida.Admirateur fervent du Free Cinema anglais des années 1950 (qui prônait l'impétuosité dans la description du quotidien) et de la culture pop américaine des années 1960, Almodóvar fait exprimer par ses trois héroïnes un rêve d'Andy Warhol - tourner un film inspiré de leur vie, où elles joueraient leur propre rôle - qu'il concrétisera lui-même avec son deuxième long métrage, "Le Labyrinthe des passions" (1982), au caractère documentaire encore plus affirmé. On y voit le cinéaste diriger les prises de vues d'
un roman-photo et chanter sur scène - vêtu d'une courte veste de cuir, de bas résilles et de chaussures à semelles compensées -, au côté de Fanny McNamara, acteur avec lequel il enregistra à cette époque plusieurs disques. Images emblématiques de l'aventure joyeuse, débridée et dédiée à la création sous toutes ses formes que fut la Movida, dont les figures les plus marquantes participèrent au film, notamment le peintre et graphiste Pérez Villalta et la photographe et peintre Ouka Lele. Mais c'est un regard empreint d'ironie que Pedro Almodóvar porte sur ce mouvement jeune et insolent qui, récupéré par les médias, a déjà perdu un peu de sa spontanéité et de son innocence. L'ensemble du "Labyrinthe des passions" est d'ailleurs placé sous le signe de la parodie, qu'elle vise les héros de la presse populaire (l'ex-impératrice Toraya y rencontre à Madrid le fils de l'empereur du Tiran, qui vit dans l'anonymat une histoire d'amour avec un étudiant islamiste), les drames hollywoodiens nourris de psychanalyse ou le style léger et trépidant des comédies de Richard Lester."Biographie rédigée par Frédéric Strauss dans l'encyclopédie électronique Universalis 6.0






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