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ARTE journal 15 avril 2010 - 16/04/10

Procès Karadzic - interview avec Florence Hartmann

Après plusieurs mois d'interruption et des coups de théâtre à répétition, le procès de Radovan Karadzic, a repris mardi 13 avril au Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie à la Haye. Karadzic est accusé de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de génocide pendant la guerre de Bosnie, de 1992 à1995. Aux côtés du général Ratko Mladic, criminel de guerre toujours recherché par le TPIY, il a orchestré le siège de Sarajevo durant lequel plus de 10 000 personnes ont été tuées. Chantre de l'épuration ethnique, le médecin sanguinaire a également inspiré Ratko Mladic pour le massacre de Srebrenica en juillet 1995 -plus de 8000 musulmans y avaient été assassinés en 5 jours seulement dans le silence assourdissant de la communauté internationale. Désormais les premiers témoins de l'accusation ont enfin commencé à défiler à la barre. Leurs témoignages sont insoutenables mais Karadzic, qui assure sa défense seul, reste impassible.

Le procès a-t-il une chance d'être mené correctement à terme ? La communauté internationale convoquée à la barre par le bourreau des Balkans fera-t-elle face à ses responsabilités ? Alors que la Serbie se rapproche de l'UE, une prochaine arrestation de Ratko Mladic est-elle envisageable ? Éléments de réponse avec Florence Hartmann, journaliste et ancienne porte-parole de Carla Del Ponte au TPIY. Un entretien réalisé par Claire Stephan EXCLU WEB

ARTE Journal : Florence Hartmann, selon vous une réconciliation est-elle possible entre les différentes communautés de Bosnie ?
"Oui, une réconciliation est possible parce qu'il y a une très longue tradition dans la région et en Bosnie Herzégovine. Il y a toujours eu un mélange entre les communautés dans toute l'histoire de la Bosnie. Et cela fait bien longtemps qu'ils ont pratiqué la devise européenne „unis dans la diversité“. Il y a une plus longue tradition de vie commune dans le respect des identités de chacun, de cohabitation comme ça, que d'expérience de conflit".

ARTE JOURNAL : le procès de Radovan Karadzic a repris à La Haye le 13 avril. Vous avez été porte-parole de Carla del Ponte, l'ex-procureur du TPYI, comment appréhendez-vous ce procès ?
"C'est un procès qui arrive tard, Karadzic était recherché depuis 1995. Il a été arrêté en 2008 et le procès commence réellement maintenant en 2010. Il s'agit de génocide, de crimes contre l'humanité, de violations des conventions de Genève, des crimes qui ne sont pas prescriptibles donc mieux vaut tard que jamais. Il s'agit d'établir la responsabilité individuelle de Karadzic. On ne va pas apprendre énormément de choses, les faits ont déjà été établis mais il s'agit de prouver que Karadzic est bien coupable de tous les crimes qu'on lui repproche".

ARTE JOURNAL : ce procès a-t-il une chance d'être correctement mené à terme alors que le TPIY doit bientôt fermer ses portes ?
"Ce procès sera mené à terme dans l'espace qui lui est donné. Mais le fait qu'il intervienne tardivement a certainement influencé sa durée ainsi que le nombre de charges et de parties de l'histoire qui vont être intégrées au procès. Donc on a certainement une inculpation plus réduite et moins ambitieuse que ce qu'on aurait eu plus tôt, parce que certaines parties de l'histoire ont déjà été établies en tant que faits historiques qualifiés juridiquement dans d'autres procès. Là on va se concentrer sur la responsabilité de Karadzic, sur les points les plus saillants de son rôle dans l'entreprise criminelle qui a coûté la vie a des dizaines de milliers de personnes en Bosnie-Herzégovine. Sera-t-il bien conduit ? Les victimes de Karadzic considèrent qu'il présente, déjà, de prime abord, des défaillances parce qu'il ampute trop de passages de l'histoire, mais bon, ça c'est la nature même des procès, on n'y reproduit pas la totalité des actions criminelles des personnes jugées. Sera-t-il mené jusqu'au bout ? Ça dépendra, tout le monde est un peu paniqué par ce qui s'est passé dans le cas de Slobodan Milosevic, où l'accusé est décédé avant la fin de son procès. Cela a justement permis au tribunal de dire bon „il faut réduire l'inculpation“. Moi je pense que la chose qui handicape le plus ce procès, c'est le fait que les dispositifs et les mécanismes juridiques du tribunal qui se sont inspirés principalement du droit anglo-saxon, autorisent l'accusé à se représenter lui-même, à être son propre avocat".

ARTE Journal : et ça ne se passe pas forcément bien comme on a pu le constater, lors de la reprise du procès.
"Oui, parce que ce sont des hommes de pouvoir qui sont jugés, il s'agit de très hauts responsables. Karadzic en particulier a eu un pouvoir tel qu'il pouvait décider de la vie et de la mort de centaines de milliers de personnes, et il joue de ce pouvoir là, donc il n'est pas dans une perspective judiciaire de recherche de la vérité. Dans ce cas précis, on assiste à la poursuite d'un discours politique qui est d'ailleurs quasiment identique à celui que Karadzic prononçait pendant la guerre. Il y a une espèce de répétition de l'idéologie des causes de la guerre et ça c'est très gênant. Le contact direct entre l'accusé et les victimes sans le filtre et le respect d'un avocat, ça crée des conditions qui sont assez difficiles pour l'opinion en général et pour les victimes en particulier".

ARTE JOURNAL : Karadzic a convoqué des hauts responsables occidentaux à son procès, il a pointé du doigt la responsabilité occidentale et notamment américaine. Est ce que vous pensez que la communauté internationale, qui a souvent été passive dans le conflit en Bosnie, notamment lors du massacre de Srebrenica, va enfin faire face à ses responsabilités ?
"Non. Parce que, d'abord, ce n'est pas le sujet du procès, le procès n'est pas de reconstituer l'histoire dans tous ses aspects de la guerre en Bosnie mais d'identifier la responsabilité d'un homme, en l'occurence Karadzic, par rapport à des évènements criminels. La responsabilité de la communauté internationale, c'est hors sujet. Il y a deux éléments qui concernent la communauté internationale, et qu'a pointé Karadzic : l'un, c'est qu'ils lui avaient promis l'impunité, mais ça ne sera pas traité, car toute promesse d'impunité n'a aucune valeur face à des poursuites pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, et génocide. C'est une question qui en revanche doit être discutée et nous concerne, nous citoyens de la communauté internationale voire même journalistes, en particulier parce que c'est un travail qu'on peut faire, la question doit être débattue. Mais le TPIY n'est pas le bon lieu pour cela. C'est néanmoins une question sur laquelle nous devons tous nous pencher, pas simplement pour aller ennuyer ceux qui ont fauté mais aussi pour tirer les enseignements de ce qui s'est passé et rappeller aux diplomates et aux grandes puissances qu'on l'on reste vigilants, que l'on a le droit de savoir pourquoi ils n'ont pas tenus leurs engagements, pourquoi les populations civiles ont été abandonnées, en particulier à Srebrenica, et que l'on doit savoir pour pour ne pas répéter les erreurs qui ont été faites en ex-Yougoslavie ou qui sont faites sur d'autres terrains aujourd'hui..."

ARTE Journal : pensez-vous que le travail de mémoire pourra un jour réellement être effectué ? La justice pourra-telle être rendue, notamment pour les survivants, qui sont sans cesse bafoués, on a l'impression qu'on est en train de classer ce dossier. Quelle justice pour les survivants ?
"Il n'y aura pas de justice pour les survivants de ces crimes là, ceux pour lesquels est poursuivi Karadzic, tant que Ratko Mladic n'est pas arrêté".

ARTE JOURNAL : le rapprochement entre la Serbie et l'Union européenne permet-il d'accélérer l'arrestation du criminel de guerre Ratko Mladic toujours recherché par le TPIY ?
"Ratko Mladic ne sera arrêté que si la Serbie n'a aucune autre issue possible que son arrestation. Jusqu'à présent, elle a toujours exploité les brèches qui ont été laissées ouvertes dans ce dossier. Théoriquement, il n'a pas d'alternative à l' arrestation de quelqu'un poursuivi pour ce type de crimes, or il y a toujours eu des compromis, des négociations et la réponse éternelle de la Serbie „on ne sait pas où il est“. Il aurait fallu régler ce problème il y a longtemps de sorte que la question Mladic n'interfererait pas aujourd'hui dans le processus d'intégration européenne. Les européens ces trois dernières années ont passé plus de temps à faire pression sur les Pays Bas - le seul gouvernement européen qui exigeait l'arrestation de Mladic comme condition sine qua non à une procédure d'adhésion de la Serbie à l'UE- que de presser Belgrade à l'arrêter. Ils ont fait pression sur la Serbie mais pas assez. Mladic s'est installé à Belgrade au printemps 1997, il y est resté la plupart du temps, est ce qu'il y est aujourd'hui ou pas ? En tout cas il y a passé plus de dix ans. Donc quel que soit l'endroit où il est aujourd'hui, il est sans doute en Serbie, je n'ai pas les informations les plus récentes, c'est de toute façon la responsabilité de la Serbie. Il faut arrêter de jouer au chat et à la souris, c'est à la Serbie de le livrer et elle ne l'a pas fait".


Bibliographie



  • "Paix et châtiment" par Florence Hartmann, (Éditions Flammarion)

  • "Milosevic la diagnale du fou" (Éditions Folio)

  • "La Traque, les criminels de guerre et moi" par Carla del Ponte, Chuck Sudetic et Isabelle Taudière (Éditions Héloïse d'Ormesson)

  • "Purifier et détruire : Usages politiques des massacres et génocides" par Jacques Semelin (Éditions du seuil)

Au cinéma actuellement


  • "La révélation"(Storm) de Hans-Christian Schmid


Edité le : 15-04-10
Dernière mise à jour le : 16-04-10


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