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"The War"

La Seconde Guerre mondiale vue par les Américains : une guerre, que nous pensons connaître par cœur, observée sous un tout autre angle.

> Puis vinrent les Glorieuses…

"The War"

La Seconde Guerre mondiale vue par les Américains : une guerre, que nous pensons connaître par cœur, observée sous un tout autre angle.

"The War"

Focus : la Seconde Guerre mondiale et les Américains - 08/02/10

Puis vinrent les Glorieuses…

ou comment la Seconde Guerre mondiale a transformé la société américaine.


Interview de l’historien Detlef Junker, directeur et fondateur du Centre d’études américaines de Heidelberg (HCA)

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Face à la montée au pouvoir d’Hitler puis au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, comment a-t-on réagi aux Etats-Unis ? Deux groupes se font face entre 1937-1938 et 1941, se livrant un combat que l’on pourrait presque qualifier d’homérique. Les uns, isolationnistes, veulent rester en dehors de toute guerre européenne. Ils ont d’ailleurs réussi à imposer au Congrès les lois de neutralité de 1935-1937 espérant ainsi tenir les Etats-Unis à l’écart de la guerre. Les autres, internationalistes, ont comme Roosevelt une toute autre image de ce que sont les intérêts de la nation américaine.

Les isolationnistes arguent que "dans l’hémisphère occidental, dans cette forteresse Amérique, ils sont à l’abri de tout ce qui peut se passer en Europe et en Asie car cela ne touche pas leurs intérêts vitaux". À quoi Roosevelt répond : "Nos intérêts sont mondiaux, qu’ils soient économiques, stratégiques ou de l’ordre des idées. Il est de notre intérêt essentiel [de tenir compte de] ce qui se produit dans d’autres parties du monde, sinon nous perdrons notre statut de superpuissance."
La position de Roosevelt est ambigüe : depuis 1937, il tente de vendre aux Américains cette "vision mondiale" mais en même temps, il affirme et réaffirme, par égard pour les isolationnistes, ne pas vouloir entrer en guerre – une guerre dans laquelle il est pourtant impliqué, indirectement, depuis 1940-1941. Un nœud gordien qui se défait de lui-même quand les Japonais attaquent Pearl Harbour et qu’Hitler déclare la guerre aux Etats-Unis. Il n’y aura plus jamais de mouvement isolationniste aux Etats-Unis.

Les Américains fournissent à leurs alliés du carburant, de la nourriture et des armes. Ils misent sur une "bataille de matériel" pour réduire au maximum leurs pertes en hommes. Ce qui n’est pas sans conséquences, notamment sur l’économie...
En effet, ce réarmement considérable modifie radicalement le système économique américain. Entre 1939 et 1945, la production industrielle double. Jamais, en cent-cinquante ans, il n’y avait eu autant de demandes de crédits. On se réfère au "keynésianisme", une théorie de l’endettement. Entre 1933 et 1944, les Américains produisent 40 % de l’armement planétaire. Cette transformation de l’économie américaine en une économie de guerre, et plus tard le retour à une économie de paix, a évidemment une profonde influence sur le "front intérieur". Pendant qu’en Europe sévit la guerre, l’Amérique connaît le plein-emploi et les prix sont stables. Quelque 8,7 millions de personnes sont arrivées sur le marché du travail, révolutionnant en quelque sorte l’économie américaine.

D’où viennent ces nouveaux travailleurs ? Les femmes n’y sont-elles pas pour beaucoup ?
C’est exact. Pour la première fois, des femmes sont embauchées massivement dans les usines d’armement. L’ampleur du phénomène est ahurissante. En 1944, la moitié de la population féminine travaille. Jamais on n’avait connu cela auparavant. Et l’impact sur le système social américain, sur la famille, sur la position de la femme dans la société est considérable.
"Rosie the Riveter" ("Rosie la riveteuse") est devenue le symbole des millions d’Américaines travaillant dans l’industrie. Une affiche très populaire montre une travailleuse de fière allure. Le message est double : la femme garde sa féminité tout en étant une productrice efficace. Il est clair que pendant la guerre, la position de la femme a évolué – mais dès 1945, les trois-quarts ou plus des postes qu’elles occupaient sont supprimés.

Parce que les hommes sont de retour...
Oui, et parce que, dans un premier temps, la production de matériel de guerre a été quasiment réduite à zéro. Par la suite, on s’est beaucoup penché sur la question de savoir comment cette guerre avait modifié l’image que les femmes avaient d’elles-mêmes. Le phénomène est extrêmement ambivalent : d’une part, elles étaient confrontées sur leur lieu de travail à la résistance de leurs collègues masculins ; en même temps, à travail égal leur salaire était inférieur ; de plus, elles avaient mauvaise conscience vis-à-vis de leurs enfants qu’elles avaient l’impression de délaisser. D’autre part, beaucoup d’entre elles appréciaient une liberté nouvellement acquise, en dehors de leur foyer, elles affirmaient leur identité et, matériellement aussi, leurs conditions de vie s’amélioraient. Certains historiens sont d’avis que les expériences acquises pendant la Seconde Guerre mondiale sont à l’origine du futur mouvement féministe.

Comment les Américains ont-ils vécu la Deuxième Guerre mondiale ?
Il ne faut pas perdre de vue que tout est relatif. Les Américains n’ont pas du tout eu la même expérience de la guerre que les Russes, les Chinois, les Britanniques, les Japonais, les Allemands ou les Français. Ils n’ont pas connu la réalité des invasions et des dévastations, des bombardements et de l’occupation, des gouvernements qui chutent et des Etats qui se délitent, de la terreur et des génocides. Pour eux, le processus politique se poursuit normalement : en 1944 aux Etats-Unis, des élections sont organisées alors que l’Europe est en pleine décomposition.

Et l’économie est florissante...
Comme jamais auparavant. On a appelé ces années les « glorieuses » : les deux principaux fléaux qu’avaient été, après la crise économique mondiale, le chômage et les carnets de commande vides, ont soudainement disparu. C’est le plein emploi, l’économie boume, on produit à s’en rompre les bras.

Comment la Seconde Guerre mondiale a-t-elle influé sur la vision que l’Amérique avait d’elle-même, sur sa position de superpuissance ?
A la fin de la guerre, l’Amérique est devenue la seule puissance planétaire. Les Américains sont le seul peuple à s’être enrichi. Il ne leur reste qu’un adversaire potentiel, l’URRS, qui est à genoux. Au fond, c’est depuis Pearl Harbour que l’Amérique est une puissance mondiale. Elle a des intérêts nationaux dans le monde entier. Dans une lettre adressée à l’ambassadeur américain au Japon, Roosevelt écrit : "Je m’occupe en permanence de cinq continents et de sept océans, cela accapare tout mon temps." Le temps où l’Amérique pouvait se retirer dans sa forteresse et s’isoler du reste du monde appartient définitivement au passé.

Dans l’armée américaine, ont aussi combattu des gens de couleur. Les noirs étaient-ils des soldats de deuxième classe ?
Ah oui, c’est le moins qu’on puisse dire. Les gens de couleur étaient discriminés dans l’armée américaine. Les Américains noirs n’étaient acceptés ni dans la marine ni dans l’aviation. Plus tard, ils ont pu servir dans la marine à des postes subalternes. Ils étaient confinés dans quelques unités noires commandées par des blancs. La ségrégation était pratiquée même au niveau du plasma sanguin, avec des conserves réservées aux blancs, d’autres aux noirs. Un GI noir a rapporté un fait qui s’était déroulé à Salina, dans le Kansas : dans un magasin, on avait servi un prisonnier allemand mais on avait refusé de le servir lui, un GI noir.

Comment les Afro-Américains ont-ils réagi face à cette discrimination dans l’armée ?
Certaines organisations comme la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) ont critiqué pendant la guerre, déjà, la discrimination raciale au sein de l’armée. Au fond, c’est le péché originel de l’Amérique : d’abord l’esclavage et, après la guerre de Sécession, un système d’apartheid dans les Etats du Sud auquel la Seconde Guerre mondiale n’a pas mis fin.
Une partie des soldats noirs, notamment ceux qui avaient été stationnés en Europe, a été traumatisée par le racisme qui sévissait encore aux Etats-Unis, et beaucoup de ces vétérans se sont engagés dans le mouvement des droits civiques. On peut lire l’épitaphe suivante sur la tombe d’un soldat noir : "Here lies a black man killed fighting the yellow men for the protection of the white men" ("Ci-gît un homme noir, tué en combattant les jaunes pour protéger les blancs"). La Seconde Guerre mondiale a égratigné le système américain de ségrégation raciale, mais en aucun cas elle ne l’a entamé.

Propos recueillis par Angelika Schindler, mars 2008



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Edité le : 25-02-08
Dernière mise à jour le : 08-02-10


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