Voir la vidéo (real video - 6mn43)ARTE : Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire et à parler sur des tableaux? La plupart des critiques, sont passés par les livres, vous, vous utilisez la télévision, pourquoi?
Alain Jaubert : Il y a trois facteurs principaux: le fait d'abord que depuis un siècle, il y a de nouveaux discours sur la peinture qui se font et qui sont en général très peu connus du grand public. Ce sont toutes les écoles qui analysent l'image, la peinture, l'histoire de l'art, en partant des images et de l'analyse des périodes historiques. Cette science des images, cette science iconographique, l'iconologie, sont assez peu connues du public français, un peu plus du public anglo-saxon. Il y a eu des découvertes, des théories, des hypothèses qui sont tout à fait passionnantes.
Le second élément, c'est que depuis les années trente, depuis que quelqu'un a eu l'idée d'appliquer les rayons X aux tableaux, il y a toute une science qui est née autour ou plutôt à l'intérieur de l'oeuvre d'art.
Cela a commencé avec l'analyse chimique des échantillons, avec les microprélèvements sur les tableaux, avec des éléments non destructifs comme l'analyse aux ultraviolets, l'analyse aux infrarouges, la réflectographie infrarouge, la fluorescence ultraviolette, etc., qui permettent d'analyser les oeuvres d'art et de découvrir des choses qu'on ne pouvait pas voir avant: la première version d'un tableau, les rentoilages successifs et les restaurations qui ont pu être faits.
Toute cette science, dont au départ les experts et les conservateurs se sont un peu méfiés parce qu'ils trouvaient que c'était trop positif, trop péremptoire avec des réponses quelquefois ambiguës, a fini par se faire une place. Et depuis une vingtaine d'années on a pu revoir des attributions, revoir des datations, revoir l'histoire réelle des tableaux: à quelle époque ils avaient été repeints, revernis, retravaillés, etc..
Ces deux éléments se rassemblaient pour permettre en quelque sorte de raconter l'histoire de ces tableaux d'une façon nouvelle.
Puis, le dernier élément qui a beaucoup compté aussi, et c'est à cette époque-là que j'ai écrit le premier projet, vers 84, c'est l'apparition des grandes régies vidéos modernes. Je me suis rendu compte qu'au lieu de les utiliser pour des effets comme au journal télévisé, où l'on voyait Christine Ockrent qui tournait, qui tournoyait, puis qui disparaissait dans le coeur de l'Afrique, on pouvait s'en servir d'une façon tout à fait différente. On pouvait utiliser la palette graphique ou la régie vidéo non plus comme des instruments ludiques mais comme des instruments purement analytiques. En fait ces machines ne sont rien d'autre qu'une espèce de boîte dans laquelle on aurait mis tous les instruments dont les graphistes ont eu besoin au cours des siècles: la gomme, le crayon, le papier calque, la règle, la boussole, la chambre claire, la chambre obscure, le pantographe...tous ces instruments sont réunis en un seul instrument qui vous permet en temps réel de tester des hypothèses immédiates. Vous avez un dessin préparatoire d'un peintre, si vous voulez voir vraiment ce qu'il est devenu quand le peintre s'est servi de ce dessin pour faire sa peinture, vous mettez le dessin préparatoire en légère transparence à la palette graphique ou en régie vidéo, vous le plaquez sur le tableau et vous voyez immédiatement s'il y a une adéquation ou non entre l'un et l'autre.
De la même façon, on peut comparer deux tableaux de deux versions successives. Le fameux Tricheur à l'as de carreau de de La Tour a aussi été un Tricheur à l'as de trèfle. On peut immédiatement les comparer en les superposant, ou en les mettant côte à côte. On peut enlever des éléments, en ajouter, on peut faire des raisonnements aussi par l'absurde: si les personnages qui sont à droite dans le tableau de La Flagellation de Piero de la Francesca avaient été plus petits, comment aurait été le tableau, et pourquoi les a-t-il mis au premier plan... On peut faire l'analyse complète des formes et des lignes du tableau dans la mesure où il suffit de tirer les traits et de prolonger les lignes, d'obtenir le point de fuite, et de voir un peu comment était fabriqué le tableau. On peut superposer au tableau sa propre image aux rayons X et donc voir les repentirs.
Maintenant tous ces systèmes paraissent d'une grande banalité, mais je pense qu'on a été les premiers en 89-90, quand j'ai fait le premier film, à utiliser à la fois la palette et la régie pour faire une véritable analyse formelle, chromatique, et technique des tableaux.
C'est un peu la conjonction de ces trois choses qui a fait le système narratif de Palettes.
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Interview d'Alain Jaubert
Réalisée en 1998 à l'occasion de la diffusion compléte de la collection Palettes sur ARTE
par Anne Gross, Emmanuel Heyd et José Correia
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