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Interview - 07/02/08

Raoul Peck

(« Sometimes in april »)


Réalisateur de « Quelques jours en avril »

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Une production HBO Films, Velvet Film Production En association avec Yolo Films
(2005 – Royaume-Uni / États-Unis – 140mn)
Diffusion sur ARTE : Vendredi 22 février 2008 à 21h00

HBO : Comment le projet Quelques jours en avril est-il né ?
Lorsque j’ai commencé à en discuter avec la chaîne HBO, j’étais réticent – après mon film Lumumba – à l’idée de me plonger à nouveau dans une lourde histoire africaine. J’ai donc demandé à me rendre au Rwanda pour rencontrer les gens et leur parler, avant de me décider. Et très vite, je me suis pris d’affection pour ce pays, pour ses habitants ; j’ai écouté leurs histoires, j’ai passé du temps avec eux. Dès le deuxième jour, je savais qu’il faudrait raconter à mon tour et qu’il y avait pléthore d’éléments matériels à partir desquels il devenait possible d’élaborer une trame originale en se basant sur « un million d’histoires vraies ». Même si la forme que cette fiction allait prendre n’était pas encoreclaire, je savais qu’elle serait éminemment complexe et précise, avec toute une série de strates. Ceci s’imposait pour pouvoir faire appréhender ce qui s’était réellement passé au Rwanda en 1994 et au cours de la décennie suivante.

HBO : L’histoire de ces deux frères, c’est vous qui l’avez imaginée ?
Les histoires que j’ai collectées au Rwanda évoquaient parfois d’authentiques drames shakespeariens. Néanmoins, je suis parti d’éléments disparates. Mais pour avoir un dispositif narratif logique, il me fallait intégrer mes personnages dans un même univers émotionnel. Ce qui, à une certaine étape du processus d’écriture, a fait naître l’idée d’établir un lien entre ces deux hommes en en faisant des frères. Je redessinais ainsi l’arc symbolique d’Abel et Caïn à travers ces deux frères qui se trouvaient respectivement dans les deux camps opposés au coeur de la tragédie.

HBO : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les différentes étapes ?
La production de ce film supposait un solide travail d’investigation en amont ainsi que du temps pour l’écriture de cette histoire qui nous tenait à coeur, puisque nous voulions y intégrer le point de vue des Rwandais. Le processus a été compliqué et ardu, mais les gens de l’équipe de HBO m’ont régulièrement soutenu. Et lorsque je rencontrais des obstacles, ils me disaient souvent que je pouvais aller encore plus loin et m’aidaient à trouver des solutions. Cela a été un luxe pour moi de faire ce film sans avoir la pression de devoir produire des résultats immédiats, et sans être contraint de faire des compromis. Je me suis senti parfaitement à l’aise et totalement libre d’explorer tous les coins et recoins, là où cela était nécessaire, pour arriver à restituer dans toute son ampleur une histoire aussi dense. HBO : Vous avez été la première équipe à tourner au Rwanda un film sur le génocide. Le fait de travailler avec la population locale – dont nombre de rescapés des massacres – a dû susciter de violentes émotions. Comment l’avez-vous vécu ? Le projet prévoyait dès le départ que le film serait réalisé au Rwanda. Je ne me serais pas senti en droit de raconter une telle histoire, si les Rwandais n’avaientpas été eux-mêmes impliqués dans le tournage. C’était pour moi une démarche absolument impérative.
En tant que noir, en tant qu’Haïtien qui a grandi en Afrique et en tant que ressortissant du « Tiers monde », je devais être certain de pouvoir regarder « mes semblables » dans les yeux, une fois le film terminé. Il fallait donc qu’ils soient partie prenante tout au long de la production. Notre équipe se composait pour une bonne part de Rwandais dont certains dans les rôles principaux et nous avons vraiment mis nos efforts en commun. Quant au tournage, cela a été une expérience tout simplement extraordinaire. L’ensemble de l’équipe et du casting international était très sensible à ce drame. Non seulement j’avais autour de moi des personnes qui m’apportaient en permanence leur soutien, mais qui de plus me poussaient à aller toujours plus loin, plus loin que je ne voulais aller moi-même. Car au-delà de leurs sentiments et de leurs émotions, il fallait qu’ils puissent raconter leur histoire au reste du monde. Il y a eu de nombreux moments très forts. Notamment de revenir montrer le film, en premier, aux Rwandais, au stade de Kigali devantplus de trente mille spectateurs. Je crois que les Rwandais considèrent que ce film les représente vraiment et leur appartient.

HBO : Quelles leçons pouvons-nous tirer de cette expérience ?
Je pense et j’espère qu’elle peut nous apprendre beaucoup de choses. Vous savez, on fait un film, mais ensuite tout dépend de ce que les gens en font. J’espère de tout mon coeur que ce film contribuera à mieux faire comprendre ce qui s’est passé au Rwanda en 1994 et, audelà, ce qui a lieu actuellement au Soudan. Je pense que ce film peut aider les gens à réaliser que ce qui arrive à l’autre bout du monde, les concerne eux aussi. C’est à chaque fois l’histoire de tous, que l’on vive à Los Angeles, à Tombouctou ou au Japon. C’est une histoire qui implique tous les êtres humains et je pars du principe que nouspouvons tous être d’accord au moins sur ce point. Il ne faudrait pas que ce soit un film que vous pouvez vous contenter de consommer pour l’oublier ensuite. Il est fait pour rester.

Raoul Peck

Né en 1953 en Haïti, élevé au Congo (actuel Zaïre) et en France, Raoul Peck a suivi un cursus universitaire d’ingénieur en Allemagne, puis a obtenu en 1988 le diplôme de l’Académie du Film et de la Télévision de Berlin. Après avoir été journaliste et photographe de presse, il réalise plusieurs courts et moyens-métrages et met en scène son premier long-métrage en 1987, Haïtian Corner, primé au Festival de Locarno. Il réalise de nombreux documentaires socio-politiques – dont Lumumba, mort d’un prophète (meilleur documentaire au Festival Vues d’Afrique de Montréal 1992) – puis passe à la réalisation de fictions basées sur des faits réels. Son long métrage cinéma, L’homme sur les quais, a été sélectionné en compétitionau festival de Cannes en 1993, premier film haïtien à sortir en salles aux USA. Il a ensuite réalisé la fiction Corps Plongés, et un film cinéma, Lumumba, deux coproductions ARTE France présentées aux Festivals de Cannes, Toronto, Sao Paulo, Namur et Carthage. Partageant son temps entre la France et les États-Unis, Raoul Peck a également été Ministre de la Culture d’Haïti, en 1996-1997. Souvent récompensé pour son oeuvre, il a notamment reçu en 1994 à New York le Prix Human Rigths Watch pour l’ensemble de son travail en faveur des droits de l’Homme. Il a réalisé dernièrement L’affaire Villemin pour France 3 et ARTE.

Quelques jours en Avril a été sélectionné en compétition au festival de Berlin 2005.

Edité le : 07-02-08
Dernière mise à jour le : 07-02-08