Monsieur Wacker, comment avez-vous eu l’idée de faire un film sur un téléphone rose pour Turcs ? Est-ce inspiré de faits réels ?
Je crois que oui. En fait, ce n’était pas mon idée, mais celle des deux scénaristes, Kerim Pamuk et Daniel Schwarz. Ils y ont pensé les premiers, fait de longues recherches. Il existait déjà un téléphone rose en langue turque en Allemagne. C’est ainsi que tout a commencé, je ne suis arrivé que beaucoup plus tard.
Dans son style attachant et comique, « Süperseks » s’attaque à certains tabous des Turcs d’Allemagne, en particulier des hommes turcs en Allemagne, comme par exemple la place de la femme dans la famille turque, la double morale qui y règne, etc. Cela n’a-t-il pas posé problème à la communauté turque de Hambourg ?
Non, pas que je sache. Les Turcs en sont tout à fait conscients, à part les orthodoxes, bien sûr. Eux n’ont pas souhaité s’exprimer sur la question. Les producteurs ont quand même rencontré l’imam de Hambourg au sujet de la scène de la mosquée. Ils lui ont passé la scène où la ligne du téléphone rose est diffusée dans les hauts-parleurs de la mosquée, et il a dit que ça ne posait pas de problème. Selon lui, la double morale se retrouve partout, malheureusement aussi dans l’Islam, il ne faut pas hésiter à en parler puisque le problème existe, alors qu’il ne le devrait pas. J’ai trouvé cette réaction admirable.
Vous parlez de la scène où on passe dans la mosquée les appels au téléphone rose de l’oncle ?
Oui, exactement.
Et l’imam n’a rien trouvé à y redire ?
Le sujet ne gênait-il pas les Turques Allemandes – j’imagine que ce sont des Turques qui habitent en Allemagne depuis longtemps – qui jouent dans votre film les rôles des animatrices de téléphone rose ?
Non, pas du tout. Nous avons assisté à un épisode amusant pendant le tournage de la scène de la mosquée. Notre imam (dans le film), avant d’aller prêcher, était assis, fumant une cigarette à côté des fidèles. C’est alors que dix des fidèles se sont levés et sont partis. Quand on leur a demandé pourquoi, ils ont répondu qu’ils ne pouvaient pas rester quand un homme du culte fumait dans la mosquée. Puis ils ont vraiment quitté le plateau, ils ne sont donc pas dans le film. Mais les femmes, elles, cela ne les gênait pas. Elles ont toutes grandi à Hambourg, ce sont des femmes très modernes, parfois, des mères célibataires, finalement assez proches de certains personnages du film.
Mais elles n’avaient pas forcément ce type d’expérience professionnelle ?
N’avons-nous pas tendance à avoir une conception erronée, trop stricte, de la communauté turque ? Quand vous me dîtes qu’ils ont pris le film avec un certain recul, avec humour et ironie, je suis un peu étonné.
Je crois qu’on ne devrait jamais généraliser, dans un sens comme dans l’autre. Il y a évidemment des orthodoxes purs et durs à qui cela déplaira, et qui n’ont rien à voir avec les familles turques du film. Mais il y a aussi un groupe – à mon avis, une immense majorité en Allemagne – qui vit différemment. D’ailleurs, les choses ne sont pas différentes à Istanbul : c’est une ville moderne, avec des gens ouverts, mais aussi avec des groupes très orthodoxes. En Allemagne, on retrouve le même phénomène chez les catholiques ou les protestants. La double morale est partout, les gens sont très différents. Il faut arrêter de croire qu’on peut cataloguer tout le monde. On ne peut jamais dire « ils sont tous comme ça », ni dans ce cas, ni dans d’autres.
Un film comme « Süperseks », dont vous avez décidé de faire une comédie accessible, peut-il contribuer à sensibiliser un peu le public à la question ?
Je pense que oui. Je n’avais jamais travaillé avec des Turcs, mais j’ai toujours eu un bon contact avec les différentes communautés étrangères : avec les Perses, avec les Grecs, avec les Oromos (c’est-à-dire les Ethiopiens), ou avec les Italiens. J’ai joué aux cartes avec eux, j’y ai rencontré quelques uns de mes meilleurs amis. Ce sont uniquement les Turcs que je n’avais pas encore côtoyés, ce qui est absurde, car ils forment de loin la plus grande communauté en Allemagne. C’est aussi logique, quelque part : comme ils forment la plus grande communauté, ils restent un peu plus entre eux. En fait, les Allemands et les Turcs ont moins de chance d’entrer en contact.
Le tournage de « Süperseks » aura donc été une expérience tout à fait positive ?
Oui, travailler avec eux a été exceptionnel. J’aimerais bien retravailler tout de suite avec la plupart d’entre eux. D’ailleurs, j’ai déjà commencé à préparer un nouveau projet avec le scénariste Kerim Pamuk. C’est une autre raison qui fait que ce film aura été une expérience fructueuse.
Entretien : Thomas Neuhauser (décembre 2005)






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